11 novembre 2015

Le temps du deuil

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Il y a un peu plus de 18 mois, j'ai perdu mon papa. Il y a un peu moins d'une semaine, j'ai assisté aux obsèques d'un copain, au côté de son fils de 22 ans. Il y a deux jours, l'un de mes amis de plume m'a appris le décès de son papa. Pour ma part, je pense que je suis sortie de la période douloureuse du deuil. La disparition de mon père s'est imprégnée en moi, elle m'habite mais ne me fait plus souffrir douloureusement. Au début, dans les semaines qui ont suivies, j'ai fait face, j'ai cru faire face, en minimisant la douleur. J'avais mis au point un récit très précis qui évoquait sa maladie et ses derniers moments, je parlais d'un vieil homme qui avait eu une belle vie, qui n'avait pas souffert trop longtemps, ce que était une consolation pour moi et pour ma sœur, n'est-ce pas, je parlais de la vie qui continue, des enfants qui vous soutiennent, du travail qui vous occupe les mains et l'esprit.

J'ai tenu comme ça 4 mois. 4 mois à jongler entre le boulot, les petits soucis familiaux et la vente de la maison de mon père. J'ai tenu, puis sournoisement, ma carapace s'est fissurée, le chagrin si soigneusement contenu a commencé à remonter à la surface, comme une source que l'on aurait contrainte à rester sous terre et qui, plus loin, poindrait dans l'herbe grasse d'un pré ensoleillé. Les larmes m'ont prises, comme ça, à l'improviste, au volant de la voiture, dans la cuisine, au creux de la nuit. Mon ventre s'est mis à gémir, à se tordre, à se vider au rythme où je vidais la maison familiale.

J'ai fini par comprendre d'où venait mon erreur. Je me suis assise et je me suis écoutée parce que j'étais la seule à pouvoir le faire. J'ai écouté la petite fille pleurer son papa ( et sa maman aussi, disparue depuis 22 ans, car la vente de la maison clôturait en quelque sorte ce deuil-là, aussi) J'ai pris le temps de l'écouter parce qu'on a beau avoir 51 ans, la perte d'un parent est difficile pour les "grands" enfants que nous sommes, sommés par la société de ne pas montrer trop de chagrin face au départ d'un "vieillard". J'ai ressenti au fond de moi que le deuil n'est pas à "enterrer" trop vite, il est au contraire à vivre, à vivre au quotidien et pendant le temps nécessaire à chacun, n'en déplaise à l'entourage familial ou professionnel qui cherche souvent à "s'éviter" notre douleur en proposant avec force de nous changer les idées "pour ne plus penser à ça".

Vivre le deuil, ce n'est pas s'habiller de tristesse chaque matin, ni tenir un mouchoir au creux de la main à longueur de journée. Vivre le deuil, c'est garder un coin de son cœur et de sa tête pour celui qui n'est plus, c'est accueillir les émotions qui viennent sans les chasser d'une main trop active, c'est écouter le corps qui dit la peine et réclame du repos. Vivre le deuil, c'est une traversée intime qui se partage difficilement mais dont on peut sortir plus fort.

Alors je voudrais vous dire, Philippe et Adrian, ce chagrin qui est en vous, acceptez de le garder le temps qu'il faudra, sans honte, avec même une pointe d'égoïsme s'il le faut. Ne laissez pas aux autres le droit de vous consoler trop fort, trop vite. Ce temps de deuil ne peut être clos par personne d'autre que vous. C'est le temps qu'il vous faudra pour accepter la perte irréparable d'un parent, accepter que ce "rempart" n'est plus là pour vous protéger (bien ou mal?), accepter que celui qui est parti est parti seul et que vous n'avez pas besoin de partir avec lui, accepter aussi qu'il emporte avec lui une part de vous, de votre histoire, qui vous restera inconnue à jamais.

Un matin, vous sentirez que le moment est venu, vous pourrez lâcher cette main que vous serriez si fort (parfois bien inconsciemment), vous lâcherez cette main car, enfin, la joie sera plus vive que le chagrin.

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17 septembre 2015

Le soir

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Edw Munch fille à la fenêtre 1893

Elle n'aime pas le soir. Elle n'aime pas le jour qui finit, la lumière qui s'enfuit. Elle n'aime pas le silence qui n'admet aucun bruit. Elle n'aime pas le soir qui voile les pensées d'une ombre triste. Elle n'aime pas le soir qui plaque l'espoir au sol et l'y maintient sans répit. Elle n'aime pas le soir qui saisit les rêves et les emportent avec lui. Elle n'aime pas le soir qui broie du noir sur les vitres, sur les rêves, sur le coeur. Elle n'aime pas le soir qui surligne la solitude d'un silence feutré. Elle n'aime pas le soir.

(extrait d'un travail en cours)

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30 août 2015

Loin de l'endroit où tant de rêves meurent

Tu la vois l'épicerie? Et la pharmacie? Et l'école, tu la vois? Et le marchand de journaux, et le lieu de culte?

Tu entends le bruit des bombes? Les sirènes, les tirs des snipers?

Tu resterais, toi?

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09 juillet 2015

Mémoire

Je me souviendrai de tout. Les paroles s'envolent, les écrits restent. Ma mère disait ça. J'écris pour tout garder, pour ne rien perdre en cours de route. J'écris pour m'accrocher, pour ne pas couler. J'écris les rires, j'écris les larmes et la fuite des jours. Je me souviendrai de la petite fille qui avait peur de tout. Je me souviendrai de la jeune fille indécise. Je me souviendrai de la femme que je deviens chaque matin. Je me souviendrai d'une femme qui oubliera peut-être qu'elle ne voulait rien oublier.  Ma mémoire est si fragile, plaque de verre fine et claire, prête à se briser au moindre souffle. Les mots sont là pour la préserver, ils gardent ma mémoire en mémoire. Ils sont la preuve que je suis vivante, que je laisse une trace pour ne pas me perdre. Les mots me tiennent assemblée. Sans eux, je finirai en milles morceaux.

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21 mai 2015

Ce que je sais sur ma mère

Elle a eu trois maris et cinq enfants. Elle fumait beaucoup, buvait du whisky à l’apéritif et lisait des romans policiers empruntés à la bibliothèque du quartier. A la maison, elle portait des tabliers courts et fleuris, qu'elle cousait elle-même, avec une poche sur le devant pour garder ses cigarettes et son briquet à portée de main. Elle a eu vingt ans sous l’occupation mais elle n’en parlait pas, sinon pour évoquer les jambes teintées avec je ne sais quoi pour imiter les bas.

Elle n’avait que dix-huit mois quand sa mère est morte. Son père s'est remarié, sa nouvelle femme avait deux chats siamois agressifs. Ma mère est partie en pension.

Je ne me souviens pas de la date du décès de ma mère. L'année et le mois, oui, mais le jour exact, je ne parviens pas à le garder en mémoire. Elle avait fait le choix d’être incinérée, s’assurait régulièrement auprès de nous, ses filles, que nous n’oubliions pas ce choix.

Le jour de sa mort, j’étais encore en congé maternité à la suite de la naissance de ma seconde fille. Je garde quelques images de ce jour-là, le coup de téléphone de mon père, « tu devrais venir tout de suite », la nounou prenant le couffin de ma fille tout en m’adressant quelques mots gentils, la chambre de l’hôpital, mon père dans le fauteuil, maman immobile, ma main sur la sienne, étonnée de ne pas sentir ses bagues, déjà retirées. Je me souviens encore être descendue dans le parc où se trouvait une cabine téléphonique. J’ai prévenu mes sœurs et mon frère. L’image suivante, c’est maman dans la chambre funéraire, son visage tristement maquillé, ses mains croisées sur la tige d’une rose. Ce n’était plus elle.

Ma mère à moi fumait beaucoup, riait fort, buvait du whisky à l’apéritif. Elle passait des heures en cuisine pour recevoir ses enfants, petits enfants, amis, autour d’une table bruyante et joyeuse.

Ma mère à moi n’avait plus rien à voir avec ce mannequin de cire mate, posé dans la pénombre faussement digne d’une chambre inconnue.

Le jour des obsèques, je nous revois, nous ses filles, dans la voiture, vêtues de ce noir que maman détestait. A l’église, le curé parlait d’une Jacqueline qui n’existait pas, qui n’avait jamais existé. Il disait se souvenir d’elle mais ce n’était pas possible. Maman gardait de sa scolarité chez les Sœurs une aversion profonde pour la religion. L’église, elle y mettait le moins possible les pieds.

Plus tard, à la maison, la famille et les amis réunis autour d’un buffet campagnard. Quelques souvenirs, mêlés de larmes, évoqués dans la chaleur du vin.

Ensuite je ne sais plus.

Je me suis réveillée un mois plus tard, à Biarritz, où nous étions partis en famille, pour trois jours, mon mari, moi et les filles.

Cette année-là j’ai perdu dix kilos, quand je revois des photos prise pendant l’été, les jambes et les bras nus, je vois les os saillants des épaules, des genoux. J’ai fini par les reprendre, parce qu’il y avait les filles, le boulot, papa.

 

 

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25 novembre 2014

triage

 

Assise à la table de la salle à manger, les genoux calés contre la poitrine, elle trie les boutons. Moi, campée à l’autre bout de la table, je fouille dans le dernier sac contenant les papiers de ma mère. Et tandis que je décortique les bulletins de salaires qui dessinent le parcours chaotique de maman dans le monde du travail, le bruit des boutons brassés dans la boite fait danser les souvenirs dans un coin de ma tête.

L’atelier lambrissé de pin, maman penchée sur sa table de travail, le frémissement du tissu sous ses doigts, le crissement des ciseaux qu’elle manie d’une main sûre, gardant au coin de sa bouche quelques épingles qui la font répondre d’un grognement agacé à nos questions. Le crépitement de la machine à coudre, les poussières textiles dans un rayon de soleil, les chutes de tissus réclamées pour habiller nos poupées et, dans la boite ornée de roses, les boutons. Des centaines de boutons, des dizaines de formes, de tailles et de couleurs. Des boutons en bois, en nacre, en plastique. Des boutons perles, boules, vagues, des plats, des ronds, des carrés. Un merveilleux trésor, parfait pour occuper les petites mains des petites filles.

Elle trie les boutons avec tout le sérieux qu'exige cette tâche minutieuse. Elle y passera le temps qu'il faudra mais les boutons seront triés puis ensachés pour rejoindre dans un carton les fournitures de couture qu'elle a rassemblées : bobines et canette de fils, pressions, rubans, fermetures éclair... Nous espérons trouver une autre couturière qui prendra le relais. Autour d’elle, il y aura bien des enfants pour jouer avec les boutons ?

 

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26 octobre 2014

Dépeçage

 

Depuis plusieurs semaines je vide la maison familiale qui sera bientôt vendue. J'ai passé des annonces sur le site du "Bon Coin", on me téléphone, je donne rendez-vous et je vois défiler des hommes, des femmes, des couples, intéressés par les meubles et les objets que je cède à prix modiques. Certains, des gens d'origine étrangère surtout, apprenant la mort récente de mon père, ont un petit mot gentil. C'est dit simplement mais avec sincérité.

J'ai prévenu au téléphone que je ne pourrai pas aider à porter les objets lourds car je souffre de problèmes de dos, je leur conseille de venir à plusieurs. Je discute un peu avec eux, leur demande ce qu'ils font dans la vie, s'ils ont des enfants. Un jeune couple, jean pattes d’éléphant,  piercing et combi aménagé, emporte une commode et un chevet des années 70. Une jeune femme, portant des lunettes et un hijab, fait preuve d'une énergie incroyable, elle trimballe seule les sommiers, les matelas, toujours souriante. Les trois lits qu'elle emporte sont destinés à ses enfants, deux filles et un garçon. J'ai donné les couettes, les oreillers, les couvre-lits, il ne leur manquera rien. Je me rends compte que je suis heureuse de savoir que ces objets, ces meubles vivront ailleurs, que dans le lit de ma mère dormira une enfant. La vaisselle garnira de nouvelles tables pour d'autres repas de famille, le miroir du meuble de salle de bain s'offrira à celui ou celle qui viendra se coiffer ou se maquiller.

Je concentre les rendez-vous le lundi après-midi, mon jour de repos. En attendant les visiteurs, je continue à vider les meubles de leur contenu, je remplis des sacs et des cartons. Chaque objet fait remonter des souvenirs, je les accueille, je me remplis mais ensuite, dans la semaine, des giclées de larmes surgissent à l'improviste, mon ventre se tord douloureusement et se déleste de ce trop-plein. Semaine après semaine, la maison se vide et moi aussi. Dans chaque pièce, la trace poussiéreuse laissée par les objets qu'emportent des inconnus, dessine les contours d'un pays qui bientôt n'existera plus que dans mon cœur.

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28 septembre 2014

Lier

27.09.14 7h

Maison Abri Toiture Murs Souvenirs Plan Jardin Maman.

La maison de mon père,le jardin de ma mère, les roses

Lien / lieu Garder le lien sans le lieu. Où ? C’est moi qui suis le lien. C’est lourd.

Me relier avec mes filles Lier/Lire Lire dans les souvenirs Leur donner à lire

Ecrire Inscrire Tracer Garder la trace Traces de Vie Photo

Tout est allé trop vite J’ai cru que ça ne faisait rien. Ça fait, dans le ventre, dans la tête, c’est lier, ça tourne, ça fait du bruit. Grondement.

Ecouter M’écouter M’entendre Qu’est-ce que je dis ? J’ai mal, je suis malheureuse. J’ai perdu mes parents. Orpheline. Une enfant sans parents. Non, l’enfant a eu des parents, ses parents. Mes parents, Papa Maman.

LA mère c’est moi, mes enfants, leur maman. La maman de ma mère, la maman de mon père, la mère de mes filles.

Mer immense. Houle, vague profonde. Noyade. Mer, mère, sel, larmes. Où sont les larmes de ma mère ? Elle ne pleurait pas. J’ai vu les larmes de mon père.  Je pleure pour elle Je la pleure Je pleure la mère. Maman. Ne plus dire Maman. Ne plus dire papa. Continuer, imparfait, se rappeler. Parler Ecrire Relier. Relire l’histoire. Dérouler.

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03 mai 2014

ce qu'il me reste

Robert à Tiaret

Je me souviens que tu nous emmenais parfois avec toi dans le bateau pour une promenade sur le lac d'Hossegor.
Je me souviens que tu aimais brosser longuement nos cheveux. Tu défaisais les nœuds.
Je me souviens que certains dimanches, nous partions voir les avions, postés en bordure d'un aérodrome. Je me demande à quoi tu rêvais, les mains dans les poches, adossé à la voiture, les yeux au ciel.
Je me souviens que tu aimais faire des feux de feuilles mortes dans le jardin. Nous n'avions pas le droit d'approcher.
Je me souviens de nos départs en vacances, en Espagne. Tu conduisais de nuit, nous, couchées à l'arrière, en pyjama, hypnotisées par la course des réverbères.
Je me souviens que tu dansais avec maman lors des fêtes de famille.
Je me souviens que lorsque j'ai eu 10 ou 12 ans, tu me faisais danser aussi.
Je me souviens qu'il ne fallait pas piper mot, le midi, pendant que tu écoutais le jeu des mille francs.
Des souvenirs, voilà ce qu'il me reste depuis hier, 14h50.

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20 novembre 2012

Choses agréables aux oreilles

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Le murmure d’un ruisseau sous les arbres.

Le chuchotement des feuilles de thé éveillées par l’eau frémissante.

Le pépiement lointain des oiseaux à travers les volets fermés à l’heure de la sieste.

Le rire des enfants à la table familiale.

Le bruit d’une porte, ouverte par celui ou celle qu’on attendait.

Le silence dans la maison vide, parce qu’on sait qu’il ne durera pas.

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