08 décembre 2014

extrait de Mesclagne

 

Sur sa langue, le velours du café le ramène au présent. Le bar a changé. Non, il a juste vieilli. Ou bien rétréci. Il ne sait plus. Tout est sombre, comme éteint. Il a gardé dans sa mémoire la lumière joyeuse de ces matins-là. Il faisait toujours beau quand ils allaient au marché. Sa mère le prévenait la veille, dans un souffle. Elle se penchait vers lui au moment du coucher, il respirait le parfum de sa peau et savait que tout de suite après une mèche brune échappée du chignon viendrait chatouiller ses yeux. Elle posait ses lèvres sur sa joue puis remontait doucement vers l'oreille.

- Demain on va au marché.

Le carillon s'agite pour laisser entrer deux ouvriers poudrés de plâtre. Ils parlent fort, s'apostrophent en riant, finissent par jeter un coup d'œil distrait au client silencieux qui les observe.

Il s'agissait d'un secret qu'il fallait bien garder. Il n'était pas question de manifester sa joie par un cri, un mot, un rire. Rien. Une pression de la main sur la main de sa mère, la respiration qui s'accélère. C'est tout. Un secret entre eux. L'autre ne doit rien savoir, rien deviner. Il est affalé dans le salon, enchaîné à sa bouteille, mais il a des oreilles. Silence. Ne pas réveiller la brute. Demain on va au marché parce que le monstre sera parti au lever du jour vers une tâche malheureusement temporaire. C'est une promesse de réveil tranquille. On pourra parler sans crainte dans la maison vidée de haine. On pourra même rire pour une bêtise, pour rien, pour le plaisir. Il faudra se dépêcher, garder un œil sur la pendule, ne pas traîner.

Vite, se débarbouiller dans la cuisine froide, vite s'habiller, vite, se chausser. Du placard il sortira le panier encore trop grand pour lui. Sa mère le lui prendra des mains dans un sourire et posera tout au fond le porte-monnaie. Ils claqueront la porte de la maison avec une légère impatience. Dans la rue, leurs mains se trouveront aussitôt. Demain on va au marché.

 

Extrait de "Mesclagne"

(In "Au cours du marché", Jacques Flament éditions) 

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04 décembre 2014

extrait de A coeur perdu

 

Tu te sens fatigué, après ces longues heures de train mais tu es si heureux d’être ici avec Sonia et Hugo. Habituellement, tu partages tes chambres d’hôtel avec d’autres pilotes ou bien tes mécaniciens, pour ne pas être seul. Ta femme ne veut plus venir sur les circuits depuis ce dimanche de février 58, à Reims, lors d’une séance d’essais qualificatifs. Aux premiers tours, tout allait bien. Et puis il a fallu que, dans ce foutu virage… quelques centimètres mordus sur l’herbe mouillée. Quinze jours d’hôpital, trois vertèbres secouées, une main salement amochée. Pourtant, un mois après, tu pilotais à nouveau. Parce que tu savais que, dans la jungle des circuits, mieux vaut ne pas se faire oublier trop longtemps. Tu arrivais sur le circuit avec une minerve, tu l’enlevais le temps de la course et tu repartais en serrant les dents te bourrer de calmants.

Ce jour-là, Sonia a soudain réalisé que ta vie était en jeu mais que tu ne renoncerais pas à ton métier.

Depuis, elle ne cesse d’avoir peur pour toi. Une peur incontrôlable, insurmontable. C’est un déchirement à chaque départ. Elle commence par te supplier d’arrêter la course, de penser à votre fils. Elle parle de te voir reprendre l’affaire de ton père. Elle tient le compte des morts autour de toi. Ascari en 55, Hawthorn en 59, et Collins, la même année. Des larmes, des prières. Puis, comme tu ne cèdes pas, viennent les cris et les menaces. Tu n’es qu’un monstre égoïste. La maison sera vide à ton retour, elle trouvera ailleurs un homme sérieux, compréhensif…

Mais tu pars. Et elle reste seule avec votre fils, effrayé par vos hurlements. Elle reste, le cœur tremblant, avec sa peur, sa terrible peur de ne pas te voir revenir.

 

Extrait de "A coeur perdu"

(In recueil collectif "Les Noires ...plein Pau" 2011)

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25 novembre 2014

triage

 

Assise à la table de la salle à manger, les genoux calés contre la poitrine, elle trie les boutons. Moi, campée à l’autre bout de la table, je fouille dans le dernier sac contenant les papiers de ma mère. Et tandis que je décortique les bulletins de salaires qui dessinent le parcours chaotique de maman dans le monde du travail, le bruit des boutons brassés dans la boite fait danser les souvenirs dans un coin de ma tête.

L’atelier lambrissé de pin, maman penchée sur sa table de travail, le frémissement du tissu sous ses doigts, le crissement des ciseaux qu’elle manie d’une main sûre, gardant au coin de sa bouche quelques épingles qui la font répondre d’un grognement agacé à nos questions. Le crépitement de la machine à coudre, les poussières textiles dans un rayon de soleil, les chutes de tissus réclamées pour habiller nos poupées et, dans la boite ornée de roses, les boutons. Des centaines de boutons, des dizaines de formes, de tailles et de couleurs. Des boutons en bois, en nacre, en plastique. Des boutons perles, boules, vagues, des plats, des ronds, des carrés. Un merveilleux trésor, parfait pour occuper les petites mains des petites filles.

Elle trie les boutons avec tout le sérieux qu'exige cette tâche minutieuse. Elle y passera le temps qu'il faudra mais les boutons seront triés puis ensachés pour rejoindre dans un carton les fournitures de couture qu'elle a rassemblées : bobines et canette de fils, pressions, rubans, fermetures éclair... Nous espérons trouver une autre couturière qui prendra le relais. Autour d’elle, il y aura bien des enfants pour jouer avec les boutons ?

 

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26 octobre 2014

Dépeçage

 

Depuis plusieurs semaines je vide la maison familiale qui sera bientôt vendue. J'ai passé des annonces sur le site du "Bon Coin", on me téléphone, je donne rendez-vous et je vois défiler des hommes, des femmes, des couples, intéressés par les meubles et les objets que je cède à prix modiques. Certains, des gens d'origine étrangère surtout, apprenant la mort récente de mon père, ont un petit mot gentil. C'est dit simplement mais avec sincérité.

J'ai prévenu au téléphone que je ne pourrai pas aider à porter les objets lourds car je souffre de problèmes de dos, je leur conseille de venir à plusieurs. Je discute un peu avec eux, leur demande ce qu'ils font dans la vie, s'ils ont des enfants. Un jeune couple, jean pattes d’éléphant,  piercing et combi aménagé, emporte une commode et un chevet des années 70. Une jeune femme, portant des lunettes et un hijab, fait preuve d'une énergie incroyable, elle trimballe seule les sommiers, les matelas, toujours souriante. Les trois lits qu'elle emporte sont destinés à ses enfants, deux filles et un garçon. J'ai donné les couettes, les oreillers, les couvre-lits, il ne leur manquera rien. Je me rends compte que je suis heureuse de savoir que ces objets, ces meubles vivront ailleurs, que dans le lit de ma mère dormira une enfant. La vaisselle garnira de nouvelles tables pour d'autres repas de famille, le miroir du meuble de salle de bain s'offrira à celui ou celle qui viendra se coiffer ou se maquiller.

Je concentre les rendez-vous le lundi après-midi, mon jour de repos. En attendant les visiteurs, je continue à vider les meubles de leur contenu, je remplis des sacs et des cartons. Chaque objet fait remonter des souvenirs, je les accueille, je me remplis mais ensuite, dans la semaine, des giclées de larmes surgissent à l'improviste, mon ventre se tord douloureusement et se déleste de ce trop-plein. Semaine après semaine, la maison se vide et moi aussi. Dans chaque pièce, la trace poussiéreuse laissée par les objets qu'emportent des inconnus, dessine les contours d'un pays qui bientôt n'existera plus que dans mon cœur.

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28 septembre 2014

Lier

27.09.14 7h

Maison Abri Toiture Murs Souvenirs Plan Jardin Maman.

La maison de mon père,le jardin de ma mère, les roses

Lien / lieu Garder le lien sans le lieu. Où ? C’est moi qui suis le lien. C’est lourd.

Me relier avec mes filles Lier/Lire Lire dans les souvenirs Leur donner à lire

Ecrire Inscrire Tracer Garder la trace Traces de Vie Photo

Tout est allé trop vite J’ai cru que ça ne faisait rien. Ça fait, dans le ventre, dans la tête, c’est lier, ça tourne, ça fait du bruit. Grondement.

Ecouter M’écouter M’entendre Qu’est-ce que je dis ? J’ai mal, je suis malheureuse. J’ai perdu mes parents. Orpheline. Une enfant sans parents. Non, l’enfant a eu des parents, ses parents. Mes parents, Papa Maman.

LA mère c’est moi, mes enfants, leur maman. La maman de ma mère, la maman de mon père, la mère de mes filles.

Mer immense. Houle, vague profonde. Noyade. Mer, mère, sel, larmes. Où sont les larmes de ma mère ? Elle ne pleurait pas. J’ai vu les larmes de mon père.  Je pleure pour elle Je la pleure Je pleure la mère. Maman. Ne plus dire Maman. Ne plus dire papa. Continuer, imparfait, se rappeler. Parler Ecrire Relier. Relire l’histoire. Dérouler.

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16 septembre 2014

Mon éditeur et moi, chapitre 2

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Comment j'ai découvert les éditions Emoticourt? Je ne sais plus... Sûrement en sautant de lien en liane sur la grande Toile virtuelle!

J'avais un second recueil de nouvelles, tout prêt, tout chaud, que mon éditeur "papier" ne souhaitait pas publier ("vous ne voulez pas écrire un roman, Fabienne?" qu'il disait, Jacques!)

Donc Emoticourt, croisé un matin (ou un soir). Emoticourt, l'édition numérique c'est quoi qu'est-ce, je ne sais pas, je verrai bien, faut être curieux dans la vie, je suis curieuse, j'envoie! Et Félicie me répond. Elle dit que ça lui plait, qu'il y a un ton, une voix. Elle dit que d'abord elle va en parler en comité de lecture et qu'elle me rappellera.

Félicie m'a rappelée, et je me souviens que ce jour-là, il y avait du soleil. Dans sa voix et dehors.

L'expérience du numérique m'a appris une chose : il n'y a pas moins d'exigence, pas moins de sérieux que pour l'édition traditionnelle. Correction, choix de la couverture, mise en page, rien n'est laissé au hasard.J'ai été très agréablement surprise par la qualité de mon recueil "Ici on aime" et par celle des autres ouvrages publiés par Emoticourt.

Et pour moi, la cerise sur le gâteau de cette expérience de virtualité, c'est de figurer au même catalogue qu'une grande dame de la nouvelle, une femme qui m'a ouvert la voie de l'écriture : Annie Saumont!

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21 août 2014

Mon éditeur et moi, chapitre 1

 

logo JFE

Jacques Flament a été le premier éditeur à me faire confiance en publiant mon recueil de nouvelles « Au cours du marché » en mai 2011.

Jacques, c’est un artisan, un passionné. L’édition, pour lui, c’est avant tout une aventure humaine, une toile de liens tissée serrée avec ses auteurs. Créée fin 2010 par Jacques, la maison « Flament » compte cinq ans plus tard  135 titres, répartis en quinze collections. Fiction ou récit ? Auteur débutant ou confirmé ? Le cœur de Jacques balance mais ne choisit pas. Le nez au vent, il flaire le talent comme d’autres les champignons. Et ça marche ! La cueillette est bonne, les lauriers fleurissent et la maison s’agrandit, avec prudence et passion (ce n’est pas incompatible !)

Classé parmi les « petits » éditeurs, Jacques Flament se bat pour faire entendre une autre voix dans la jungle de l’édition. Sélection rigoureuse des ouvrages, impression papier de qualité, vente en ligne sur le site de la maison, partenariat privilégié avec les libraires curieux de sortir des sentiers battus, relation de confiance avec les auteurs.

A l'occasion de la refonte de son site, je vous invite à pousser la porte de la maison JFE, grande ouverte à tous les lecteurs qui aiment les livres, les beaux, les vrais !

 

JFE

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28 juillet 2014

Un coup d'oeil?

91044884_o Je travaille actuellement sur un projet de recueil de nouvelles. A terme, il y aura sans doute 4 ou 5 textes d'environs 20 ou 30000 signes. Je viens d'en achever un (c'est un premier jet, un premier point final!) et comme je l'ai toujours fait pour la plupart de mes précédents projets, je vous propose de le lire et de me donner un avis.

Si ça vous dit, allez-y! le texte est là.(ben non, il n'y est plus!)

Remarque : Je sais qu'il doit y avoir encore quelques "fôtes", je ne suis pas infaillible, loin de là, mais j'ai autour de moi quelques spécialistes qui m'aideront à nettoyer tout ça sur la version finale! A ce stade de travail, j'ai surtout besoin d'un avis sur le fond, votre ressenti, vos émotions (s'il y en a!)

Bonne lecture!

EDIT DU 17.08.14 : Merci à vous tous qui avez bien voulu m'accorder un peu de temps pour m'envoyer  par mail un avis sur le texte proposé. Comme d'habitude, je vais regrouper vos remarques et me remettre au travail. En attendant, j'ai commencé un nouveau texte!

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11 juillet 2014

Un point final, des points finaux

 

point final

Le point final, c'est l'horizon de l'écrivain, une ligne lointaine sur laquelle on lève parfois les yeux en cours d'écriture mais qui parait si éloignée qu'on en a presque un vertige. Alors on baisse les yeux sur la page et on se remet au travail.

Pourtant, un jour, vient un point final. Le premier. Parce qu'il n'y en a pas un mais plusieurs. Le premier, c'est presque le plus facile à atteindre. C'est celui du premier jet. Si je suis en forme, disponible, j'y parviens sans trop de peine. Au bout de quelques jours à quelques semaines, l'histoire est là, posée sur la feuille (papier ou virtuelle). D'une idée de départ ont jailli les mots pour le dire. Les personnages, l'intrigue, le décor... tout y est, au moins dans les grandes lignes. Je suis heureuse de toucher au but (ça tient un peu de l'émotion primitive que l'on pouvait ressentir, gamin, à toucher le mur en premier lors d'une course dans la cour de l'école)

Mais si je sais bien que ce répit est de courte durée. Et je dois bien reconnaitre que le texte qui s'impose à mes yeux après une nuit de sommeil n'est absolument pas fini. Dès les premières lignes surgissent les défauts de la matière (à la manière d'un papier peint trop vite posé qui laisse apparaitre des cloques et des plis qu'il va falloir faire disparaitre patiemment) A la fin du premier paragraphe le découragement me saisit. Comment cette histoire, hier si géniale, peut-elle aujourd'hui donner ce texte truffé de fautes, de répétitions, d'incohérences, de maladresses?

A ce moment précis, j'ai deux possibilités : ou bien, laissant la vague du découragement me submerger, je jette mon travail à la poubelle et décide de ne plus jamais écrire quoique ce soit, ou bien, je vais chercher au fond de moi un éclair de confiance puis je retrousse mes manches et me remets au boulot. Ligne après ligne, mot après mot, je vais entrer en pays de réécriture. Une contrée rude, au climat harassant, alternance d'éclaircies et de tempêtes. La réécriture, c'est un pays de longues et mornes plaines de travail entaillées de crevasses de désespoir, hérissées de pics de colères, noyées sous un déluge de découragement. Une fois, deux fois, dix fois, je croirait avoir posé ce fameux point final. Mais à chaque ultime relecture, une cloque, un pli, ça n'en finit pas!

Jusqu'au jour où... le dernier, le vrai, LE point final se pose enfin sur la dernière page, après le dernier mot. Avec un peu d'expérience, j'ai appris à le reconnaitre. Peut-être à cette sensation de relâchement dans le ventre (oui, toujours ce lien entre le ventre et l'écriture!) Alors je sais que le texte est fini, vraiment fini!

 

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24 mai 2014

Raymond et moi

Raymond, je l'ai rencontré sur le tard. Jusque là, je fréquentais surtout des auteurs de roman policier très classiques, hommes ou femmes. Pas difficile sur le sexe mais pas curieuse de la nouveauté non plus, je me contentais de ce que je connaissais.

Quand j'ai osé regarder ailleurs, j'avais largement dépassé la quarantaine. Je fréquentais depuis quelques mois un atelier d'écriture, je cotoyais d'autres dingues de mots, un monde s'ouvrait à moi.

On m'a présenté Raymond comme un homme difficile mais passionnant. C'est vrai qu'au premier abord, ses "Vitamines du bonheur" m'ont semblées suspectes. Il m'a fallu un peu de temps, une quarantaine de pages, pour que je me laisse aller. Alors là, ça m'a fait comme relâchement au niveau du ventre, quelque chose de l'ordre du viscéral. Il existait donc une autre façon de raconter les histoires! On avait le droit de raconter des histoires qui n'étaient pas vraiment belles, sur des gens qui n'étaient pas vraiment heureux, dans un monde qui n'était pas vraiment doux. On avait le droit de raconter la vie de ces gens-là, des gens normaux, ratés, déçus. Des gens sans importance. J'avais le droit de faire ça, de raconter des histoires simples, de mettre en lumière des personnes au parcours banal.

Depuis, Raymond et moi, on passe de bons moments ensemble. Je le relis régulièrement, il a le don de me rassurer. Sous sa voix un peu bourrue, un peu rêche, j'entends qu'il me parle d'amour, tout simplement.

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Ici, un article publié dans le Tiers livre.

, une interview de Stéphane Michaka, dont le livre "Ciseaux", évoque de façon passionnante la vie et l'oeuvre de Raymond Carver.

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