31 juillet 2015

Les yeux de sa mère

[REVE] tableau

Les yeux de sa mère,

la bouche de son père,

les jambes de sa grand-mère,

les mains de tante Marie…

Depuis longtemps, Sabine s’est habituée à ce phénomène un peu magique qui se reproduit chaque jour sans exception. Elle se couche le soir, avec l’impression de tomber dans un monde inconnu dès qu’elle ferme les yeux. Elle s’endort et se perd dans l’univers mystérieux des rêves. Là où les visages s’effacent, les voix s’envolent, les murs tombent. Là où la loi s’enfuit d’elle -même, le loup réfléchit et parle à l’oiseau, la mer se démonte et s’emporte. Au pays des songes, Sabine se dissémine, s’éparpille, s’amenuise bien au-delà du possible. Elle sait qu’il ne faut pas résister, plutôt se laisser porter pour ne rien contrarier. Au matin commence alors le lent travail de rassemblement, de reconstruction.

 Les yeux de sa mère,

la bouche de son père,

les jambes de sa grand- mère,

les mains de tante Marie…

Sabine ouvre les yeux et se voit toute entière, toute neuve, réunie en elle-même. Elle se lève, joyeuse de ce jour qui s’offre au soleil.

Mais ce soir Sabine se couche inquiète. L’incertitude qui la travaille prend le pas sur le chagrin de cette journée particulière. Grand -mère est morte. Serrant fort la main de ses parents, Sabine a accompagné de son mieux le déroulement des rites funéraires. Sans poser trop de question, elle a suivi le mouvement des silhouettes noires, scruté les larmes sur les visages, guetté les sanglots dans les voix. De la longue boite en bois blanc, cachée sous les fleurs, elle se souvient un peu.

Mais ce soir vient le moment du coucher et le doute gagne Sabine. Si elle s’endort ce soir, comme les autres soirs, qui peut lui assurer que la magie va se répéter au matin, comme chaque matin ? Sa grand-mère n’est plus là, Sabine l’a bien compris en écoutant les voix autour d’elle aujourd’hui « Elle est partie sans trop souffrir » « C’est une belle mort après une belle vie »

Mais pour les jambes ? Comment être sûre qu’elles seront là, demain matin, au lever du jour ? Quand la fin de la nuit fermera les portes du sommeil, Sabine se réveillera-t-elle toute entière et toute neuve ? Et si les jambes venaient à manquer ? Si plus jamais elle ne pouvait poser un pied au sol pour se lever ? Dans son lit, Sabine s’attriste et ses yeux se mouillent de pluie chagrine. C’est terrible cette incertitude qui se distille au fond de son cœur. Elle n’est plus sûre de vouloir se réveiller demain matin. A la peine de ne plus voir sa grand-mère s’ajoute ce doute insidieux de ne plus se retrouver elle-même. Sabine s’agite, se retourne, cherchant à chasser le sommeil qui la guette.

Sa mère entend le bruissement des draps qui n’en finit pas. Elle s’approche et le murmure de ses mots caresse Sabine comme le plus doux des velours. Plus rien n’est grave dans les bras d’une maman. Sabine se rassure, le sommeil se rapproche. Demain, peut-être, les jambes ne seront plus là, mais il lui restera les yeux de sa mère, pour le plaisir de voir le soleil taquiner les ombres du jardin, la bouche de son père pour le plaisir de rire aux éclats, les mains de tante Marie pour caresser le chat, et…

Sabine se glisse par la porte entrouverte du royaume de la nuit. Elle se perd, s’éparpille, s’amenuise au-delà du possible et peut-être plus loin encore. Et au matin, comme chaque matin, le lent mouvement magique et fidèle se reproduit. Sabine ouvre les yeux et se voit là, toute entière, toute neuve

Les yeux de sa mère,

la bouche de son père,

les mains de tante Marie,

…Et les jambes de sa grand-mère.

Sabine est soulagée de se sentir réunie. Fragment après fragment, chaque morceau est à sa place, sa bonne place, et la petite fille se lève, joyeuse de ce jour qui s’offre au soleil.

 

Fabienne mars 2008 Tous droits réservés

 

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25 décembre 2014

Le bonheur à l'oreille

 

 

Bang! La porte a claqué. C'est sûr, vu la façon dont je l'ai poussée. Pas fait exprès. J'avais les bras chargés, j'ai donné un coup de pied. Bang! Le voisin va encore râler. Il me trouve bruyant. Il va même peut-être s'exciter sur son balai. Toc, toc, toc, contre le plafond, juste sous mes pieds! Ça ne sert à rien mais ça le défoule. Et je finirai par trouver un papier dans la boite aux lettres, un mot doux, gavé de tendresse!

Inès n'est pas encore rentrée, l'appartement est vide, à part le chat qui miaule à tue tête. Miaou, miaou! Ça va, ça va, pousse toi de là, tu vas l'avoir ta bouffe! Attends au moins que je pose les courses. Ecoute! Cric, cric, cric! Tu entends? Tu as reconnu le bruit de l'ouvre boite? On ne te la fait pas à toi. Tu as l'ouie hypertrophiée. Et ça, qu'est-ce que c'est? Cling, cling! La cuillère contre ta gamelle, gagné! Clac! Ton assiette est à peine posée et déjà tu as la bouche pleine. Goinfre, va!

Ta vie est suspendue à tes oreilles. Jamais de repos pour ces veilleuses essentielles. Elles traquent le moindre son, s'attachent à ne rien louper. A présent que son altesse est servie, je peux ranger mes paquets. J'ai trouvé chez Sonia un banon bien crémeux. Inès en raffole. Elle va encore me taquiner, "tu es passé voir ta petite fiancée". Sonia est une chic fille, c'est vrai, j'aime son sourire, toujours frais, toujours sincère. J'ai sursauté au coin de la rue, tout à l'heure, quand elle a posé la main sur mon épaule. Elle était toute essoufflée. Sa poitrine se creusait violemment. Elle riait de ne pas pouvoir sortir un mot en agitant mes clefs comme une clochette. J'ai posé mes paquets au sol, calés contre mes jambes et j'ai saisi le trousseau. Sonia a fini par articuler, quelque chose, que je les avais oublié sur le comptoir sans doute, qu'elle avait couru après moi. Ses joues étaient rougies par l'effort, et une frise de sueur se dessinait à la racine de ses cheveux. Je sais qu'elle n'aurait pas couru comme ça pour tous ses clients. Je l'ai remercié et j'ai levé mon pouce pour la féliciter de son exploit. En repartant vers sa petite crémerie, au bout de la rue, elle s'est retournée pour me faire un signe de la main. Elle m'aime bien, Sonia, elle a pour moi des gentillesses particulières. Une bricole glissée dans mon sac au dernier moment, un supplément de fromage après la pesée. J'en ai parlé à Inès, elle n'est pas vraiment jalouse, elle en profite juste un peu pour me taquiner.

Que se passe-t-il, le chat? Pourquoi cette mine effarée? C'est le bruit qui te fait peur? Tu sens le sol vibrer sous tes pattes et dans tes oreilles le chahut métallique des rails? C'est le train de six heures trente! Ce n'est rien! Tu devrais avoir l'habitude, depuis le temps! Ne te plains pas, le quartier est plutôt calme, ici, malgré les trains.

Tu n'as pas idée du vacarme dans lequel j'ai grandi. Clang! Clang! Les barres métalliques balancées sur le chantier voisin en guise de réveil matin. Wouh! Wouh! Quatre fois par jour, les sirènes de l'usine chimique, avalant ou dégueulant sa cargaison d'ouvriers, pauvres Schtroumfs à la solde des machines.

Dans la cour de ma cité, au milieu des postes radio meuglant sans fin, une tripotée de mioches gueulards passait son temps à se taper dessus et ça finissait toujours par des cris et des pleurs agressifs. Et je ne te parle pas des hurlements des mères découvrant leurs tronches amochées et leurs fringues en charpie.

Moi j'étais un gamin plutôt solitaire, un peu timide. Entre ma mère, perdue dans ses rêves narcotiques et mon père, détrempé d'alcool du soir au matin, j'ai vite compris qu'il valait mieux ne pas me faire remarquer. Je passais des heures le nez dans mes bouquins, je me faufilais entre les pages pour qu'on m'oublie. J'embarquais alors pour de longs voyages en terres étrangères. Explorateur, pirate, aviateur, gardien de phare, sur le fil des mots, je n'avais peur de rien. Partir. Partir loin de cette vie sordide et bruyante.

J'ai rêvé tant de fois que mes oreilles se fermaient, s'ensablaient à jamais. Oublier ce boucan quotidien, cette bouillie braillante dans laquelle je trempais à longueur de journée. Ignorer la promiscuité sonore. M'enfuir, m'évader, disparaître dans un monde blanc de silence. Ne plus redouter, la nuit, le vacarme de la ville insomniaque, les grondements du trafic sur le périphérique, les hurlements des ambulances, les crissements effroyables des chauffards déchaînés. Loin de la folie humaine, mes tympans, définitivement sclérosés, me protégeraient du bruit sourd des coups derrière la cloison de ma chambre, les coups innommables que recevait ma mère sans un cri.

Tu as fini de manger, le chat? Viens, on va attendre le retour d'Inès, là-bas, sur le fauteuil, près de la fenêtre ouverte. Minou, minou, minou! Tu m'entends? Viens sur mes genoux. Aïe! Arrête de me griffer! Quoi? C'est ce chien qui passe dans la rue qui t'effraie? Calme-toi! Tu as senti son odeur mais le chien est loin. Je le vois sur le trottoir, il aboie. Ouaf! Ouaf. Son poil se hérisse, il s'excite après les jambes d'une grand-mère effrayée. N'aie pas peur! Je sens ton petit cœur qui bat, boum, boum, boum, sous ma main. Là, sois sage, tu ne risques rien, tu peux dormir tranquille. Inès ne va plus tarder, il est sept heures. Le clocher de saint Pierre, sur la place, a dû carillonner puisque le boulanger ferme sa boutique.

 

J'ai rêvé d'être sourd avant de savoir qu'il existait autre chose qu'une vie de vacarme et de peur. Je ne voyais que ce moyen de m'en sortir. Et Inès est venue. Avec le clac-clac impatient de ses talons dans les couloirs du lycée. Avec son rire facile comme une source fraîche. Et sa trousse qu'elle ouvrait, zip! d'un geste sûr, pour saisir le crayon ou la gomme que je finissais par oser lui demander. Je n'avais plus besoin d'implorer le silence. Je vivais suspendu aux lèvres d'Inès, je goûtais ses mots, ses rires, ses soupirs. Je bénissais mes facultés auditives. Grâce à elles j'ai pu percevoir ses "je t'aime" glissés au creux de mon oreille.

Inès, vois-tu, m'a réconcilié avec les sons et les gens. Elle m'a initié aux petits bruits de la ville : le chant du vent entre les tours, les roucoulades d'un oiseau quand soudain le soleil se couche. Avec elle, j'ai découvert le chuchotement des cigales dans l'herbe du terrain vague, le murmure de sa jupe doucement relevée, le souffle de ma main sur la peau de son ventre. Et le froissement de nos baisers sans cesse renouvelés. J'ai lavé mes oreilles à l'eau neuve de son amour. Je suis devenu son plus fidèle auditeur.

Le jour où l'usine a pété, ce rêve dont je ne voulais plus s'est réalisé. Un boum monstrueux a pulvérisé le verre, le métal, la pierre. La rencontre explosive d'une fuite de gaz et d'une flamme accidentelle a désintégré des dizaines de pantins bleus qui ne demandaient rien, et mes tympans, aussi.

Bienvenue au pays du silence assourdissant!

L'instant d'avant je vivais dans le monde sonore des « entendants », l'instant d'après je me suis réveillé dans ce monde blanc de silence dont j'avais cessé de rêver.

J'ai perdu les bruits de la ville, les boucans, tintamarres, chahuts, et autres raffuts, mais je garde en mémoire la musique de l'amour. Inès, je l'entends mieux que personne.

J'observe le frémissement de sa robe qui s'envole dans la pénombre de la chambre, je guette le frôlement de ses cuisses sur le drap. Je connais sur le bout des lèvres le battement de sa peau, le frémissement de son ventre, le bruissement délicieux de sa chair offerte. Je suis le champion de sa géographie sonore.

Sourd je vais rester jusqu'à la fin de mes jours. Sourd à la violence, à l'intolérance. Sourd à l'ignorance, la bêtise et la peur.

Désormais je vis au rythme de ma musique intérieure. Je n'entends que ce que je veux. Les vibrations de ton ventre de chat heureux, le frémissement de l'air du soir qui s'écoule doucement vers la nuit. Le rire d'Inès qui agitera ses petits seins sous le corsage soyeux quand elle va nous trouver là, presque endormis, toi l'aveugle et moi le sourd, son couple infernal, comme elle nous appelle. Chut! Ne bouge plus! Ecoute, écoute avec moi le silence du bonheur.

©Fabienne Rivayran

 Ce texte a été publié dans le n° 8 de la revue Lu-si

 

 

 

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23 décembre 2014

Baiser

Embrasse-moi

 

Embrasse-moi. S’il te plait, embrasse-moi. Arrête de crier. Je n’ai rien fait. Je ne comprends pas ce que tu dis.

 

Embrasse-moi. Lâche mon bras, tu me fais mal. Ce n’est pas de moi dont tu parles. Cette fille qui t’a mis en colère, ce n’est pas moi. J’essaie toujours de te faire plaisir parce que je t’aime. Mais toi, tu ne le vois pas. Tu veux encore autre chose que je ne peux pas te donner.

 

Embrasse-moi. Ne te laisse pas emporter par ta colère, accroche-toi, tout peut encore s’arrêter.

 

Embrasse-moi. Je voudrais tant que tu effaces d’un baiser tout le mal que tu m’as fait. Je voudrais tant voir à nouveau ton beau visage souriant et sentir ta main si douce sur mon épaule.

 

Où est passé le jeune homme qui m’a charmée d’un baiser ? Je n’ai pas vu le monstre que tu es devenu.

 

Je te regarde, rouge de rage, tu cries, tu craches toutes ces horreurs qui tombent sur moi. A coup de poing, à coup de pieds, tu cognes ta haine et ton désespoir. Mais c’est moi qui saigne.

 

 

 

Ce texte a été publié dans le n°7 de la revue Lu-si, éditée par une équipe très sympa!

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23 avril 2012

Promenade


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La rue est mouillée. Je devine derrière la vitre la fraîcheur de l’air après la pluie. Maman ne voudra pas sortir. Maman n’aime pas la pluie. Elle dit : « Tu vas salir tes chaussures »

Madame Otomé, elle, se moque de la pluie. Elle traverse la rue avec son gros panier, là, juste en face de moi. Elle n’a pas peur de salir ses chaussures. Elle n’a peur de rien, madame Otomé. Même pas des voitures qui menacent de l’écraser quand elle traverse lentement la rue avec son gros panier. Madame Otomé regarde la voiture et lui parle avec de grands gestes et une grosse voix. Et la voiture a peur, c’est sûr. Moi j’aurais peur. Je n’aime pas croiser madame Otomé dans l’escalier. Elle veut toujours caresser mes cheveux, ses gros yeux s’approchent de moi et ses lèvres épaisses me parlent en chuchotant. « Comment va ta maman ? »

Maman ne sait pas qu’il a plu. Elle dort encore. Elle dort depuis hier soir. Elle n’a rien su de la pluie qui est tombée cette nuit. Moi, je l’ai entendue. Elle a essayé pourtant de ne pas faire de bruit, c’était une pluie timide qui ne voulait pas déranger. Mais je l’ai entendue. Juste avant le moteur de la voiture de papa, qui s’en va avant le jour et rentre toujours après lui.

Peut-être que la rue aura le temps de sécher avant que maman ne se réveille. Peut-être que les trottoirs seront secs et les feuilles du grand marronnier aussi. Elles ne s’agiteront pas en vent mouillé au-dessus de nos têtes, pour ne pas décoiffer maman. Maman n’aime pas être décoiffée par les gouttes d’eau des grands arbres, ni par le vent qui s’emmêle dans leurs branches. Elle pose la main sur sa tête pour tenir son foulard et se dépêche de rentrer. Maman préfère sortir en même temps que le soleil. Elle dit : « Oh ! Qu’il fait bon ! » en tournant son visage vers le ciel. Moi aussi j’aime les promenades au soleil, avec les bras nus qui s’agitent dans l’air tiède et doux.

Mais ce que j’aime par-dessus tout, ce sont les promenades. Peu importe le temps qu’il fait. Je ne crains pas le froid vif de l’hiver qui taillent les lèvres en cristaux de glace, ni le vent de l’automne qui fait danser les feuilles mortes à les rendre folles et mes cheveux aussi. J’aime tant sortir, me mélanger aux bruits de la rue, renifler le parfum rude des autos. Frémir au passage des camions qui font grogner les trottoirs.

Mais il a plu et maman ne voudra pas sortir. Elle dira : « On va faire un jeu, lire un livre. Ou bien je vais coiffer tes cheveux. On sortira plus tard, au soleil» Alors on va jouer un peu, feuilleter une histoire, puis la brosse caressera mes cheveux pour les faire briller encore et encore. Et pour finir, si le soleil ne vient pas, maman repartira se coucher. « Je me repose un peu avant le dîner »

Oui maman, repose-toi. Ce n’est pas grave si on ne sort pas aujourd’hui. On sortira demain, avec un beau soleil qui dessinera un sourire sur ta figure. Nous irons au parc et tu lâcheras ma main le temps que je puisse te cueillir un bouquet. Tu verras maman, ce sera le plus joli bouquet du monde, avec des fleurs de toutes les couleurs au parfum magique. Et rien que de sentir ce parfum, ton envie de dormir disparaîtra, tu retrouveras ta force et ta joie, tu voudras bien sortir, même les jours de pluie ou de grand vent, tu danseras avec les feuilles mortes et tes cheveux, enfin repoussés, n’auront plus peur des gouttes d’eau du grand marronnier.

 

© Fabienne Rivayran

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26 mars 2012

Le chat qui miaule

Le chat miaulait déjà quand madame Marsault, est arrivée sous la véranda. Elle avait d’abord  frappé à la porte de devant, on n’a pas répondu, elle a pensé qu’il n’y avait personne (la voiture pourtant dans l’allée, c’est pour ça qu’elle avait décidé de rapporter le taille haie, avait traversé la rue sans prendre la peine de fermer son portail, déjà encombrée par l’engin)
Mais bon, puisqu’elle est là, que le poids du taille haie n’est-ce pas, il suffit de faire le tour par le potager, et de laisser l’objet sous la véranda de derrière.

Le chat miaulait, donc, perché sur la table en bois exotique à quatre vingt euros chez Leclerc le mois dernier avec les chaises. Le chat miaulait mais madame Marsault ne comprend pas le langage des chats. Elle s’est contentée de  poser le taille haie sur la table, une caresse au chat en passant et elle est repartie, bientôt cinq heures, son émission de télé favorite. Devant les plants de tomates elle a pourtant fait demi-tour, inquiète pour le chat. Et s’il allait renifler de trop près le taille haie et jouer avec la lame ou bien avec le fil comme font les chats avec les fils, ficelles et autres cordes, il pourrait se blesser pauvre bête.

Elle revient sous la véranda, le chat miaule toujours, (c’est peut-être qu’il a faim) reprend le taille haie dans les bras, cherche du regard où le poser, à l’abri des bêtises du chat. La porte de la cuisine, si elle était ouverte, il suffirait de déposer l’objet, de toute façon il n’y a personne mais parfois on quitte la maison sans penser à fermer toutes les portes à clef, oui, elle est ouverte, voilà, le taille haie dedans, le chat dehors, c’est très bien comme ça.
Madame Marsault va ressortir et rentrer chez elle pour ne pas manquer le début de la demi-finale régionale. Elle va sortir sans regarder autour d’elle, par discrétion, elle entre, elle sort, c’est tout. Pourquoi tournerait-elle la tête vers le couloir qui mène à la salle de séjour ?

Elle a tourné la tête et paf ! Les pantoufles rouges avec les pieds dedans et après les pieds les jambes et tout le reste de Martine Frojart par terre dans le couloir. Clac ! Le cœur de madame Marsault claque d’un coup dans sa poitrine. Mon dieu, Martine, un malaise, une crise cardiaque qu’elle a dû faire, elle respire encore peut-être, faut voir ça, elle s’approche et c’est le drame. Juliette, Madame Marsault, ne voit pas la tête de Martine. Le corps oui, mais pas la tête. Rien qu’une bouillie rouge versée sur le carrelage comme de la vilaine viande mal hachée.

Aaaah ! Juliette crie, pas Martine qui n’a plus de tête. Juliette hurle dans les oreilles que Martine n’a plus. Juliette court, court, court loin de Martine, loin des pantoufles, loin du couloir. Elle court retenant son cœur à deux mains pour ne pas le perdre en route et elle crie dans le téléphone, dans les oreilles du policier qui a décroché tout de suite, « vous êtes en relation avec la police, veuillez ne pas quitter »

Et le chat, toujours miaulant, maintenant assis aux pieds de Martine, elle, couchée par terre, la tête ailleurs.

Comme à la télé, des camions de gendarmes dans la rue, et les gendarmes, comme à la télé, cherchant à trouver des choses dans le jardin. Les voisins, groupés sur le trottoir d’en face, voudraient bien savoir la suite. Madame Marsault, assise sur une chaise dans l’allée, répond de son mieux aux questions d’une jeune fille en uniforme, toute mignonne, un peu trop de poitrine peut-être, qui a posé son ordinateur sur le mur de clôture. Nom, prénom, date de naissance et l’ordinateur de la petite avale tout sans faire le tri, le taille haie, le chat, la table, la porte, les chaussons rouges et… Madame Marsault hoquette ses réponses en fixant les seins de la petite pour ne pas regarder vers la porte d’entrée ouverte sur le couloir où…

Les voisins, bon public, commentent le film à voix basse pour ne pas déranger. Et c’est qui qui a fait le coup, le mari pour sûr mais non, l’est parti en stage à Mulhouse pour trois jours, alors qui, ça pourrait, mais non, on n’en sait rien, mais si, ça pourrait, ils finiront bien par deviner, tu vas leur dire quoi, on n’en sait rien après tout, c’est pas nos oignons, oui mais ça pourrait avoue que c’est bizarre que ce soit justement le stage du mari et c’est tant mieux qu’il n’y a pas de gosses là au milieu, quelle horreur pour des gosses, perdre leur mère comme ça la tête explosée, moi je dis ça je ne dis rien mais quand même la fois d’avant aussi pendant le stage du mari à Brest on l’a bien vue quand même la voiture bleue devant la maison, son beau-frère qu’elle a dit à Ghislaine la boulangère, le beau-frère de qui, pas elle puisqu’elle est fille unique paraît-il, le beau-frère à qui alors, au mari ?

Scène de crime, ruban jaune, poudre noire par-ci poudre blanche par-là, clic clac des photos de tout, partout, les chaussons rouges, la bouillie de tête aussi, rouge, la mouche qui tourne et vire avec trois copines et le chat qui miaule en matant les mouches. Un type en combinaison blanche, accroupi tout prêt de cette pauvre Martine toujours affalée de tout son log sur les carreaux beiges. Un type qui parle à un petit appareil planqué dans sa main « vendredi douze septembre dix-neuf heures, clic… un corps de sexe féminin, entre trente et quarante ans, clic… taille moyenne, plutôt mince, petits pieds, cheveux, clic… cheveux sûrement bruns, clic… quelqu’un peut me donner un verre d’eau pour mes cachets, il est sept heures, clic… allez, ouste, le chat ! Sors-moi tes pattes de là ! »

Queue raide, museau vexé, le chat sort d’un air digne dans le jardin. Il a tout vu mais ne dira rien puisqu’on le chasse comme un malpropre. Evitant les ornières de boues laissées par des pneus de voiture, il va s’asseoir au fond du jardin, sous le pommier malade. Que les humains se débrouillent tous seuls avec leurs histoires, qu’ils cherchent à droite, qu’ils cherchent à gauche, en haut, en bas, qu’ils piétinent donc le potager, mais oui, bien sûr, le potager aussi. Le chat, narquois, lisse ses poils avec soin dans le plus grand silence.

Sur le devant de la scène, éclairée par un projecteur planté dans l’allée, Madame Marsault raconte et raconte encore tout ce qu’elle n’a pas vu. Elle ne sait rien mais elle dit tout. Et les voisins, en rangs serrés, suivent d’un œil expert les allées et venues des acteurs en bleu marine. Ça va, ça vient, ça entre, ça sort, on commence à savoir qui est qui dans cette histoire et la fille, là-bas, en imperméable, journaliste, si si, moi je la connais, voisine de ma fille et leurs gosses dans la même classe. Les gros titres, demain, « Drame sanglant à Ribérac » « La mort en chaussons rouges » « Le chat pour seul témoin »

La nuit vient, le chat miaule, madame Marsault dit qu’elle va se coucher sans dîner, rassasiée d’horreur pour le reste de sa vie. Martine quitte sa maison dans un sac en plastique blanc, la tête en moins. Il y aura du travail pour nettoyer toutes ces cochonneries sur le carrelage beige du couloir. La tapisserie à refaire aussi. On verra ça plus tard, l’urgent maintenant c’est de contacter le mari, en stage on ne sait où à Mulhouse.

Il a faim, le chat qui miaule sous le pommier. Il a faim car les crimes humains ne coupent pas l’appétit d’un chat. Il s’en moque, le chat, des avis de recherche lancés à droite et à gauche pour retrouver une voiture bleue de marque Peugeot ou Renault, rien n’est sûr. Il a faim, le chat, il a faim tout de suite et personne ne l’entend. Son ventre crie famine et Martine n’est plus là pour garnir la gamelle rose planquée derrière la porte du garage.

La nuit est tombée d’un coup mais sans bruit. Madame Marsault ronfle ses somnifères, les voisins devisent gentiment devant le vingt heures, non, c’est trop tôt, ils en parleront demain, mais attends de voir jusqu’à la fin, tu vois bien qu’il n’y en a que pour les inondations dans le sud.

Un peu partout dans le pays, de pauvres types au volant de leur voiture bleue sont interceptés par des gendarmes consciencieux, vos papiers, s’il vous plait, les mains sur le volant, pas bougé.

Le chat miaule à fendre l’âme des corneilles mais personne n’a l’idée de traverser le potager pour venir lui donner à manger. Toute cette histoire occupe tous les esprits et personne ne s’occupe du chat. Surtout pas le type en survêt qui descend de voiture à l’instant. Il claque la portière bleue de sa voiture bleue, regarde le ciel et les étoiles bien brillantes, bien plus brillantes que l’enseigne bleue au-dessus de la porte vers laquelle il se dirige lentement. Le type en survêt baisse la tête pour avoir l’air d’un tueur puis entre sans frapper dans le commissariat pour se rendre sans hésiter.

 

© Fabienne Rivayran 2012

 

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16 novembre 2011

Fier et fou de vous

Comme un jeu, prendre une liste de titres d'un chanteur
(ici c'est William Scheller qui s'y colle)
et composer une histoire en utilisant le maximum de titres.
Là, j'en ai mis 22!

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Très chère Elvira,

 

Je viens de rejoindre mon hôtel et j’ai trouvé votre lettre. Vous affirmez que maman est folle, que je dois accepter la vérité. Je m’en doute depuis longetmps. Il suffit de lire le carnet à spirales qui ne la quitte pas, celui dont la couverture est en cuir de Russie. Elle note des phrases sans queue ni tête, des suites de mots, des questions farfelues. A franchement parler, j’ai souvent eu envie de jeter tous ces carnets accumulés depuis tant d’années. Mais je vois bien que c’est inutile, la folie de maman n’est pas dans les pages de papiers. Autant jeter les miroirs dans la boue. Il vaut mieux regarder les choses en face. Enfant, je riais en écoutant les histoires fantaisistes qu’elle me contait pour m’endormir. Comment pouvais-je me douter que le mal, déjà, la tenait ?

A l’automne où je vivais chez vous, son état s’est dégradé, la maladie ne jouait plus la clandestine, elle se montrait au grand jour.  Mais j’ai préféré me réfugier dans le basket ball pour ne pas affronter la terrible réalité, affirmant qu’il s’agissait d’une dépression d’hiver.

Vous me dites que les médecins parlent de l’hospitaliser à l’institut saint Nicolas. Cette nouvelle ne fait pas de moi un homme heureux. Je refuse d’imaginer ma mère enfermée, errant parmi les petites filles modèles que deviennent ces femmes abruties de calmants. Je voudrais tant la revoir une dernière fois dans le décor de mon enfance et conserver d’elle dans ma mémoire comme une  série de photos souvenirs ! Je voudrais lui glisser à l’oreille les mots qui viennent tout bas au fond de mon cœur « Maman, je suis fier et fou de vous » Je voudrais lui trouver un endroit pour vivre en paix le restant de ses jours. Dans un vieux rock’n’roll qu’elle écoutait souvent, il était question d’une maison à Genève, elle chantonnait le refrain en me serrant bien fort contre elle et je priais alors pour que rien ne nous sépare.

Je vous en prie, faites patienter les médecins, gardez- là encore auprès de vous. C’est l’hiver demain, je vais revenir bientôt.

©Fabeli novembre 2011

Et vous, quelle histoire auriez-vous racontée?

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24 octobre 2011

Regarde-moi ça

 

Regarde-moi ça, tu en as mis partout ! Tu ne pouvais donc pas faire attention ? C’est toujours la même chose, tu passes ton temps à me créer des problèmes. Je n’aurais jamais dû t’épouser. Tu m’as berné avec ton petit visage chiffonné, tes yeux faciles à pleurer, ton pauvre sourire. A la sortie de la messe, tout le monde s’extasiait sur le beau couple que nous formions. S’ils avaient su !

Tu n’as pas tardé à révéler ta vraie nature. Paresseuse, menteuse, voleuse. Même pas capable de me donner un fils. Et le médecin qui avait l’air de dire que ça pouvait être de ma faute. Qu’est-ce que tu as été lui raconter ? Quelles horreurs sur mon compte ? Une menteuse, voilà ce que tu es ! Rien ne cloche, chez moi, je vais très bien. Mais toi par contre, tu es une petite nature, toujours à te plaindre, toujours fatiguée. Trop fatiguée pour entretenir la maison. Tu préfères éplucher des magasines ou rester pendue devant tes feuilletons stupides à longueur de journée. Tu as tenté de me faire croire le contraire mais je voyais bien que la poussière prenait le dessus. Tout devenait d’une saleté repoussante et mes chemises, jamais repassées à temps ! J’ai épousé une paresseuse, il m’a bien fallu l’admettre.

Et je ne tolère pas que tu essais de dire le contraire. Menteuse et paresseuse.

Et voleuse, encore ! Parce que j’ai bien fini par te découvrir, voleuse. Tu te plaignais de ne jamais avoir assez d’argent pour faire les courses. Mais c’est parce que tu revenais toujours avec des choses inutiles, des fanfreluches, de la verroterie que tu exhibais avec un mauvais sourire : « ça te plait ? »

J’ai réussi à te faire comprendre que mon seul salaire ne pouvait suffire à payer ces frivolités. Qu’as-tu besoin de bijoux et de dentelles pour rester à la maison, voilà ce que je t’ai dit. Mais tu as trouvé le moyen, malgré ma surveillance attentive, de continuer ton manège. Et tout à l’heure, cette boite pleine de bêtises, que j’ai découverte, cachée au fond de la penderie. Tu n’aurais pas dû nier que tu es bien une voleuse.

Voleuse ! Menteuse ! Paresseuse ! Tu n’as rien voulu reconnaître, tu as seulement crié et pleuré, et pleuré encore, encore. J’ai frappé pour obtenir le silence. Silence ! Tu n’as pas le droit de me parler sur ce ton-là, de mentir, de me traiter de fou, de malade. Tu n’as pas le droit ! Tu passes ton temps à me contrarier, tu le fais exprès et je finis par me mettre en colère.

Regarde-moi ça ! Il y en a partout ! Du sang, des bouts de chairs, sur le velours du canapé et sur le mur, aussi. Au lieu de te calmer, de me donner du silence, tu as continué à hurler, hurler si fort ! Et bien sûr, c’est moi qui vais devoir tout nettoyer. Toi, tu restes là, immobile, sanglante, désarticulée. Tu cherches encore à me contrarier…

 

© Fabeli septembre 2011

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09 octobre 2011

Amour toujours

On s’était rencontré en bas de chez moi.

C’était Marco, le premier, mon beau Marco.

Beau comme un dieu, des yeux à tomber par terre.

Moi j’ai dit ça y est, c’est lui, ma vie pour lui.

 

Les filles, jalouses, toutes à dire du mal.

Moi, une belle idiote, lui, un vaurien.

Les filles, jalouses, moi, j’allais leur prouver.

Marco, mon beau Marco, doux comme un agneau.

 

Hey! Les filles, vous n’en croyez pas vos yeux ?

A moi la robe blanche et la bague au doigt.

A moi la grande fête jusqu’au matin.

Je suis madame Serreza, MA-DA-ME !

Et vous les filles, c’est pour quand le mariage ?

 

Mon mari et moi nous partons en voyage.

Marco a choisi les îles Caraïbes.

C’est beau, c’est loin, et la mer toujours si bleue.

J’ai les billets, si, si, regardez-les bien !

Mardi, dans l’avion, je penserai à vous.

 

Mon mari a du travail, il part deux jours.

Moi, je fais les valises, c’est excitant !

Me voilà prête, les volets sont fermés.

Le taxi est en bas, Marco, où es-tu ?

 

On sonne à la porte, j’y vais, c’est urgent.

Madame Serraza ? Brigadier Guérin.

C’est au sujet de votre mari, madame.

Pourquoi ? Un accident ? Un arrêt du cœur ?

La banque, madame, attaque à main armée.

Quoi? Mon mari, mon beau Marco? Un vaurien?

 

Repousser les valises, ouvrir les volets.

S’assoir, écouter, pleurer, tout est fini.

 

© Fabeli 2011

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29 septembre 2011

Coupe franche

l'homme sur le quai

J'aime bien écrire une histoire d'après une photo. Celle-ci, je l'ai "piquée" chez Coumarine.

Le train a déjà cinq minutes de retard. Il me tarde d’être à la maison. Jeanne s’affaire déjà dans la cuisine pour préparer un bon dîner. Elle le fait toujours quand je m’absente plusieurs jours. Cette fois-ci, il en a fallu trois. Grosse entreprise. Affaire rondement menée. Quel monde, sur le quai ! Avec ces trente cinq heures, les gens ont plus de loisirs. A peine sortis du boulot, hop ! les voilà en tenue de ski, prêts à partir en haut des pistes. Moi, le ski… Le bridge, oui, ça me détend. Et ça fait travailler les neurones. Indispensable, à mon âge. Dans deux ans, la retraite. Il va falloir trouver à s’occuper. Jeanne me parle de bénévolat. Bof ! Tourner en rond pendant trois heures pour prendre une décision, très peu pour moi. Il faut savoir trancher dans le vif, clac ! Encore faut-il du courage. Ils sont tellement nombreux à se tordre les mains en culpabilisant. Dès que j’arrive, les voilà soulagés. Leur petite conscience retrouve sa sérénité. Ils vont pouvoir sauver les apparences et leur image. « Ce n’est pas moi, c’est lui ! » Et lui, c’est moi. Moi, le vilain méchant qui fait des misères. Ça m’est bien égal, je ne fais que mon boulot. Trancher. Faire des coupes franches avec le moins de dégâts possibles. Et ça ne se fait pas tout seul. Il s’agit d’abord d’étudier la situation, d’analyser, de trier. Ensuite je viens sur place, pour remettre mes conclusions et ma liste définitive.

Lorsque j’arrive, on ne me prête pas beaucoup d’attention. La petite rousse à l’accueil, mardi, elle ne se pressait pas pour s’occuper de moi. Il y avait plus urgent à faire comme finir sa conversation téléphonique au sujet de Mario qui viendra peut-être samedi chez Lisa… Je n’ai rien dit, pas de scandale, c’est inutile. Avec mon chapeau gris et ma sacoche, j’ai l’air d’un banal employé, un comptable quelconque. Pourtant, je fais mes comptes sur une matière bien vivante ! Tu verras, ma cocotte, tu en auras du temps bientôt pour téléphoner aux copines. Je ne connaissais pas ton visage, mais ton nom, sur le badge, je m’en suis souvenu. Sur ma liste, tu étais en bonne place. Dans quelques jours, les premières enveloppes partiront et sur l’une d’elles, il y aura ton nom.

Ah ! Enfin le train démarre. Dans moins d’une heure, je serai à la maison. Jeanne a prévu du gigot. C’est moi qui vais le trancher.

 

© Fabeli 2011

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22 mars 2011

Glauque

 bouteilles_de_vin

Je lui ai dit de se taire. Je ne sais pas s’il m’a entendue.

Déjà, tout à l’heure, son œil vitreux et glauque…

Oui, glauque, voilà le mot. Il a l’œil glauque, ce type.

Me regarde d’un sale œil glauque à travers la bouteille.

Eh ! Ça va ! J’vais pas t’la piquer ta bibine !

Ah ! C’est mieux avec un sourire !

Allons bon, il essaie de se lever, maintenant. Où il va ?

Aux toilettes ? Bon d’accord, aux toilettes.

Oui, oui, c’est ça, va aux toilettes, chéri !

Ils aiment bien que je les appelle « chéri »

C’est quoi son nom déjà ? Mi… Mi quelque chose…

Michal ! Pas Michel, Mi-chal.

Connais pas ce nom. Je connais Michel, comme mon père mais pas Michal.

Il a dit que ça vient de son pays. Quel pays ? Sais plus.

Il est gentil, quand même. Au début il m’a fait rire. Là, maintenant, il s’énerve un peu.

Pas grave. Pas méchant, le Michal. Et jolis yeux.

Enfin, tout à l’heure il avait des yeux bleus. Pas glauques, juste bleus.

Bleus comme l’étiquette de la bouteille là, devant moi.

Je l’attrape

Elle s’échappe.

Elle est vide.

Eh ! Michal ! elle est vide c’te putain de bouteille…


 


 Elle m’a dit de me taire ! Oh ! Pour qui elle se prend c’te…

Faut que j’aille pisser. Ça urge. Elle va se siffler c’qui reste de gin, c’est sûr.

Aux, toilettes, poupée, aux toilettes que je vais.

Elles aiment bien que je les appelle « poupée »

Celle-ci est plutôt bien balancée. Dans le genre pas épais, mais bon, elle rigole, c’est déjà ça. Les filles qui boivent triste, moi, je les fuis.

Elle a un p’tit cul mignon.

En revenant des pissotières, je pourrais p’t être y voir de plus près.

Où qu’elles sont ces pissotières ?

Allez mon Gaston, fais pas ton timide, montre moi ce que tu sais faire.

Hop ! On retourne voir la miss. Pas farouche, la miss.

Et pas froussarde, non plus. Elle la ramène quand je gueule un peu. Ça promet.

Ah ! Je l’avais bien dit. L’a fini la bouteille, c’te garce !

 

© Fabeli (texte publié sur Paroles Plurielles en 2007)

 

 

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