02 mars 2011

Pluie

pluie1v

Merde! Il pleut!
Parapluie oublié. Coiffure foutue, chaussures mouillées.
Fichue journée, ciel gris plombé.
Flaques à sauter, gerbes d'eau sale. Courir, courir encore.
Où s'abriter? Rue liquide et sans espoir.
Galoper sur le trottoir. Flaque, flaque, flaque.
Manteau mouillé, claquer des dents.
Chaussures éponges, flac! Flac! Flac!
Cheveux trempés sur joues glacées.
Pluie, vent. Pluie, vent. Tango torride des éléments.
Lutte acharnée. Ne pas lâcher. Pas s'envoler.
Pluie, vent. Pluie, vent. Liaison fatale.
S'arque- bouter. S'envelopper. Se resserrer.
Livrer bataille au couple infernal.
Lutter, lutter, lutter.
Rue torrentielle, pavés glissants.
Piétons brindilles, voitures poissons.
Garder le cap. Courir, courir, courir.
Yeux embués. Presque arrivée.
Trouver sa porte, trouver sa clef.
S'engouffrer, s'effondrer, respirer.
Se secouer, déshabiller, éponger, frictionner.
Eternuer, coup de froid, s'emmitoufler.
Envie d'un thé, mettre de l'eau à chauffer.
Tasse et cuillère, arôme d'herbes sèches.
Lumière tamisée, musique douce, coussins câlins, jambes repliées.
Se retrouver, se reposer. Petites gorgées de volupté.
Dehors, pluie d'orage, vent de rage, valse violente.
Dedans, cocon chaleur, ventre douceur.
Fermer les yeux, s'envelopper de patience...


Après la pluie, vient le beau temps!


© Fabeli

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03 février 2011

Faim de vie

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Tu dois crever de faim. Je crois entendre tes miaulements agacés.
Tu vas de la porte aux fenêtres, tu me cherches, tu t'inquiètes, tu ne comprends pas. Comment ai-je pu te laisser seul? Tu grattes sans doute à la porte du buffet, espérant me voir revenir.

Ils ne m'ont pas donné le temps de te nourrir. Au bruit de leurs bottes dans l'escalier, j'ai prié pour qu'ils passent, encore une fois. Mais c'est à ma porte qu'ils ont cogné. Mon cœur a bondi et tu as filé sous le fauteuil. Ils sont entrés, j'ai crié, ils ont hurlé, m'ont emmenée.

Un semblant de soleil s'acharne sur la vitre sale. Dans un sanglot, ma voisine montre du doigt un gros homme strictement sanglé dans un uniforme. Il tient devant ses yeux une feuille. Dans un raclement de gorge, il s'assure de retenir l'attention de notre pauvre assemblée. Tous les regards se figent, toutes les épaules se tassent, tous les ventres se crèvent de peur. Le gros homme se redresse. Ses lèvres lâchent le premier nom.

Que vas-tu devenir?


© Fabienne Rivayran 2010




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24 décembre 2010

Le retour du Père Noël

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Le Père Noël vient de rentrer. Il est fatigué. Il jette sa houppelande, retire sa barbe blanche, arrache ce fichu bonnet trop serré. Il s’assoit sur le lit et tire péniblement sur les lourdes bottes fourrées. Il a mal au pieds d’avoir tant marché dans la ville avec sa hotte sur le dos.
Toute la journée les enfants se sont précipités vers le grand bonhomme rouge, remorquant des parents blasés ou pressés.

Sourire, prendre une grosse voix, tapoter les petites joues rosies par le froid. Piocher dans la hotte un chocolat pour le marmot et un coupon de réduction pour les parents. Débiter d’un ton assuré le slogan publicitaire. Ne rien oublier. Tout est dans le contrat.

« Attention, contrôle surprise » a dit la dame dans son bureau surchauffé.

Cinq jours qu’il s’applique à réciter sa leçon. Pas question de perdre bêtement le job. Lundi, il rapportera la tenue de travail, la houppelande, la barbe et le reste. Il prendra le chèque, demandera s’il y a autre chose en vue. Mais non, Noël est fini. Le chômage reprend ses droits.

© Fabeli 23/12/10


Je sais, ce n'est pas très gai, mais pour ça, il faudrait cesser de regarder les infos, vivre dans une bulle égoïste. Et ça, je ne peux pas. Je prends le monde tel qu'il est. Et les mots comme ils viennent!

 Note du 26.12.10 : la noirceur de ce texte n' est pas à mesurer à l'aune de mon humeur. J'ai passé un joyeux Noël en famille, offert et reçu des cadeaux, partagé de bons repas. Je suis juste consciente que ce n'est pas donné à tout le monde...

 


 

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19 août 2010

La fenêtre ouverte

fen_tre_ouverte_matisse  Matisse : "la fenêtre ouverte " 1905

 

Je voudrais peindre ce que je vois de ma fenêtre ouverte, celle de ma chambre qui est au premier étage, parce que du rez-de-chaussée on ne voit rien que les murs gris de l’épicerie. Mais au premier, de ma chambre, on voit déjà la mer.


C’est une fenêtre ordinaire, à deux battants, surmontée d’une partie fixe comportant deux carreaux. Les deux battants sont de la taille d’un homme, c’est ce qu’on appelle, je crois, une porte-fenêtre. Lorsqu’on ouvre cette porte-fenêtre, il y a comme un espace entre le cadre et la balustrade. Ce n’est pas une terrasse, à peine la place de poser deux ou trois pots de fleurs bien garnis, dont une plante grimpante au feuillage clair. Elle s’est appropriée le pourtour de l’encadrement, comme un feston végétal soulignant la vue. Cette vue, justement, a de quoi contenter l’observateur le plus réticent. Dans ce cadre de verdure délicatement agité par la brise, on embrasse du regard un morceau de la crique où sont amarrés de petits voiliers multicolores. Selon l’heure du jour à laquelle on ouvre la fenêtre, les couleurs sont vives et brûlantes ou bien douces et apaisantes.

C’est au milieu de la matinée que je préfère poser les yeux sur ce tableau charmant. L’estomac content d’avoir avalé deux bols de café au pain trempé, j’aime cette heure où je remonte d’un pas lent à ma chambre, sûr d’y trouver ma femme tapotant les draps en chantonnant. Elle s’affaire, met de l’ordre, dépoussière et, pour ne pas trop gêner, je me plante devant la fenêtre ouverte. Je pourrais attendre, en bas, qu’elle ait terminé. Mais j’aime ces quelques instants ordinaires, moi, devant ma fenêtre ouverte, à humer le temps qu’il fait, la lumière qui passe, elle, dans mon dos, légère, d’une gaieté sincère, fredonnant un air du pays. Pour finir, nous échangeons trois mots sur le fil de la journée, que mangerons-nous à midi, puis elle me quitte, joue tendue pour un baiser, une autre chambre à faire, un enfant à baigner.


Je voudrais rendre, si je savais y faire, la quiétude de ces matins-là, le doux balancement des mâts, l’ondulation exquise de l’eau, les corolles soyeuses d’une plante dont j’ignore le nom mais qui frémit timidement quand l’effleure le souffle léger du vent.


Sur une toile blanche je poserai du bleu, du vert, beaucoup de rose, du pâle, du foncé et de l’orangé, aussi, qui vibre dans la lumière du soleil. De ces couleurs qui n’existent vraiment que dans l’air de ces heures-là, dans la brume matinale qui brouille l’horizon, dans le bruissement de la chaleur à venir, comme une vibration immobile que devine l’œil, un infime tremblement de l’image qui n’existe pas, que l’on ne peut nommer, à peine le sentir, au bord des paupières, une impression.

Ce texte a été publié dans la revue en ligne Ecrits Vains en octobre 2008

© Fabienne Rivayran 2008




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02 mai 2010

Muse, où es-tu ?



Je n’ai pas envie d’écrire. Non, ce n’est pas juste. Ce n’est pas une question d’envie, c’est une question d’inspiration. J’ai beau m’asseoir au bureau, saisir mon stylo, tourner une page de carnet pour dévoiler du blanc, rien.

Alors je cherche à stimuler, je regarde autour de moi, un mot, une image, qui servirait de démarreur. Rien.
Alors j’ouvre un livre au hasard, il y a toujours des livres sur mon bureau, tiens, Truman Capote, un recueil de nouvelles, je ne connais pas. La première page, la première phrase. Non, trop longue. Une autre, un peu plus loin. Non, trop précise, trop de détail.
Je laisse Capote, j’attrape Sallinger et son « Attrape-cœurs », j’ouvre au hasard, un chapitre, la première phrase, je la copie, je m’oblige à la copier, sinon, on n’arrivera à rien et la matinée va passer et je n’aurai pas écrit.

« La première chose que j’ai faite… » J’aligne les mots sans conviction, je ne vois rien, pas d’image jaillissant de mon fertile cerveau pour déjà envisager l’amorce d’une histoire. « …en débarquant à Penn Station… » C’est américain, ça, je ne connais pas l’Amérique, je vais avoir du mal à situer une histoire là-bas. « …ça a été d’entrer dans une cabine téléphonique ».

Voilà, c’est tout, maintenant c’est à moi. Il y a un gars ou une fille dans une cabine téléphonique et débrouille –toi avec ça. Il ou elle appelle qui ? Sa mère ? Une amie ? La police ? Et pour dire quoi ?
« J’ai oublié mes clefs sur le buffet » Bof !
« C’est décidé, je ne viens pas à l’anniversaire de cette salope de Martha » Mouais !
« J’ai été témoin d’un horrible meurtre dans la rue »
Non, par la fenêtre d’un appartement, en passant. C’est mieux ça, plus original.

Il ou elle se presse sur le chemin du travail, le froid du petit matin, la foule sur les trottoirs, le raffut de la circulation, et soudain, tournant la tête vers une façade, comme ça, par hasard, il ou elle aperçoit un homme en train d’étrangler une femme derrière une fenêtre.
Ça se passe au rez-de-chaussée ou au premier étage, parce qu’après, on ne verrait plus rien de la rue.
Ou alors c’est une femme qui poignarde un homme, une fois, deux fois, trois fois, crise d’hystérie meurtrière et le type ne veut pas mourir, se rattrape au buffet, à la fenêtre, et l’autre qui frappe encore et encore.
Dans la rue, notre quidam est stupéfait. Comme dans un mauvais rêve, il fixe la scène mais ne parvient pas à crier, ni même à tendre le bras pour indiquer l’horreur, là, derrière le carreau.

Le meurtrier ou la meurtrière en a fini avec la victime. On ne voit plus qu’une silhouette. L’autre, le cou bleui et les yeux exorbités ou bien baignant dans la mare de sang réglementaire, l’autre, on ne le voit plus. Mais on l’imagine.
C’est pour ça qu’on se précipite vers Penne Station et qu’on entre dans une cabine téléphonique. Et, vu ce qu’on vient de voir, c’est aux flics qu’on téléphone. On raconte avec force détails et un peu d’affolement le truc horrible, là-bas, derrière la fenêtre.
Et le flic, sans se presser, parce qu’ils ont l’habitude, les flics, d’avoir à longueur de journée des coups de fils qui annoncent les pires malheurs, le flic, donc, essaie de faire le tri dans tout ce qu’on lui débite d’une voix saccadée, et surtout, ce qu’il veut, le flic, c’est une adresse, « parce que vous conviendrez, madame, monsieur ou mademoiselle, qu’il nous faut une adresse précise. On ne va pas taper à la porte de tous les immeubles du côté droit de la sixième rue pour trouver un cadavre et son meurtrier »

Alors voilà qu’on s’efforce de chasser la vision d’horreur qui nous tord les boyaux depuis quinze minutes et on cherche à préciser géographiquement la chose. Juste après la vitrine du marchand de jouets, un peu au-dessus du garage au nom italien ou espagnol et bien avant, oui, bien avant le supermarché.
Le flic, au bout du fil, demande maintenant notre nom et notre adresse et là on hésite un peu parce qu’on ne veut pas d’ennui. Ce n’est pas qu’on ne veuille pas aider la police, bien sûr, mais on sait ce que c’est les tracasseries administratives et tout et tout.
Mais bon, finalement on donne le nom, l’âge, la profession, l’adresse et puis on raccroche en se persuadant qu’on a bien fait, très bien fait. On sera juste un peu en retard au travail.
Il va falloir raconter aux collègues le pourquoi du comment, repasser le film du crime, sans oublier quoi que ce soit. Et comment était le meurtrier ou la meurtrière, couleur de cheveux, taille, corpulence, vêtements. Et la victime ?

Il ou elle sort de la cabine téléphonique. Le froid est toujours là, et la foule, et la circulation qui n’en finit pas...

Trois pages. Je n’ai pas vraiment grand-chose de concret mais au moins, j’ai écrit.! Avec tout ça, le temps qui passe et l’heure qui tourne... Je vais plutôt aller m’habiller et partir faire les courses !

© Fabeli  mars 2010


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29 septembre 2009

Entre mes bras

 

 

Elle m'aime! Elle me l'a dit! Comment ça, je ne peux pas comprendre? Qu'est-ce que vous en savez? C'est peut-être vous qui ne comprenez rien. Vous ne savez pas ce qui se passe entre elle et moi. Vous ne savez rien de l'état de son âme quand elle se jette dans mes bras. Parce que c'est bien dans mes bras qu'elle se jette et pas dans les vôtres. Vous voyez bien! Elle m'aime, je vous dis!

Ça fait plusieurs années que ça dure, elle et moi. Depuis ce jour d'octobre où elle m'a découvert dans sa chambre. Au début, ça n'a pas été simple. C'est pas un cadeau, cette fille-là, que je me suis dis. Au lieu d'apprécier ma présence, elle passait son temps à balancer sur moi sa mauvaise humeur et ses contrariétés. Et vlan! Un sac par-ci! Et vlan! Un jean par-là! Et des chaussures, des livres, et j'en passe! Bien sûr, je ne pouvais rien dire, je n'avais pas droit à la parole. Je me contentais de supporter son mauvais caractère. Parfois elle m'ignorait complètement, ne s'occupait pas plus de moi que de ses premières chaussettes. Je sentais bien qu'elle avait du mal à supporter ma présence. J'occupais une partie de son espace vital, elle m'en tenait rigueur.

Pourtant, elle a fini par s'habituer, par me trouver utile, voire même agréable. Je devenais l'objet de toutes ses attentions. Elle prenait soin de moi, réchauffait mes épaules d'un plaid multicolore ou d'un châle indien. Je commençais à faire partie du décor. Elle aimait se blottir contre moi pour lire ou téléphoner des heures durant à sa meilleure amie. Ma placidité naturelle la rassurait. Elle savait qu'elle pouvait compter sur moi, même au creux de la nuit, quand le sommeil fuyait loin de ses yeux. Elle venait alors me voir, cherchant la chaleur et le réconfort que lui refusait son lit.

J'ai tant de fois recueilli ses larmes. Je ne pouvais rien dire face à ces chagrins qui la submergeaient comme un raz de marée. Je ne pouvais que lui ouvrir mes bras, l'accueillir tendrement. Si j'en avais été capable, je l'aurais bercé, mais je ne savais pas. Je me faisais douceur et caresse pour ma petite princesse au cœur gonflé de peine. Elle finissait toujours par sécher ses yeux et repartait affronter sa réalité.

C'est une battante, cette fille-là. Entre nous, c'est une histoire forte et solide. D'ailleurs, quand elle a quitté le maison, elle m'a proposé de la suivre. Ses parents n'étaient pas d'accord, ils ne voyaient pas l'intérêt de s'embarrasser d'un lourdaud comme moi. Ils parlaient de racheter du neuf et du moderne. Elle leur a tenu tête avec vigueur! Elle ne pouvait pas se passer de moi, c'était comme ça! Je serais là pour là pour la rassurer quand elle ressentirait l'angoisse de la séparation et de l'éloignement familial. Et puis inutile de faire de nouvelles dépenses, ma carcasse était suffisamment solide pour supporter le voyage. Evidemment, ses parents se sont inclinés devant tant d'ardeur et de ténacité.

Depuis, nous vivons, elle et moi, dans ce petit studio, près de l'université. Elle a pris l'habitude de venir me retrouver, le soir, pour un petit câlin devant la télé. Elle me raconte sa journée, me parle de ce garçon qui lui a souri. Je reçois sans les trahir ses plus intimes secrets. Avec moi, elle est en confiance, elle sait que tout ce qu'elle me dit restera caché dans le cuir de ma peau. Elle peut chuchoter, rire, pleurer, hurler,  je la prends comme elle est, avec toute la fougue de ses vingt ans. Dans la tourmente de sa jeune vie d'adulte, je suis un repère, une certitude. Solidement planté sur mes quatre pieds, je ne bouge pas, je l'attends.

 

Fabienne Rivayran 24.08.09

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