21 décembre 2014

extrait de Bon pain, bon oeil

 

J'ai mal commencé la journée avec cette saleté de cendrier qui a valdingué sur le carrelage. Verre en miettes, mégots, poussières de cendres, cochonneries ! Et vas-y que je ramasse à la pelle les débris, y'en a partout, ça s'infiltre, ça s'envole, c'est tout noir, gris, sale ! Du temps perdu ! Cette sale clope, c'est sûr, je ferais mieux d'arrêter. Le toubib m'a encore engueulé la semaine dernière en agitant son stéthoscope comme un malade. J'ai bien cru qu'il allait se crever un œil. Me paraît bien nerveux, le toubib, devrait voir un docteur. Des cachetons, un peu de repos et ça ira mieux. Fera moins le malin avec ses patients.

 

Rien demandé, moi. Je clope, bon. C'est mauvais pour ma santé, bon. Et alors ? Qu'est-ce que ça peut lui foutre au toubib ? Un de plus, un de moins sur cette terre, qui verra la différence ? Lacaze, avec son panier et sa gueule infernale, il s'en fout que je sois là ou pas. Ira demander à Michaud, au bout de la rue, de l'emmener au marché. Je crève si je veux. Et je demande rien à personne ! Et je dois rien à personne !

 

Extrait de "Bon pain bon oeil"

(in "Au cours du marché", Jacques Flament éditions)

au-cours-du-marche

 

 

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19 décembre 2014

extrait de flou artistique

 

Qu’est-ce que vous allez faire de lui ? Il n’y est pour rien. C’est moi. C’est de ma faute. Je vais tout vous expliquer.C’est un artiste. C’est un sensible. Je le connais bien. On s’est rencontré en septembre. Il travaille chez les frères Fitte, les photographes, rue de la Préfecture. Moi je travaille au café Michel. C’est juste en face, à gauche en sortant de la Halle. Je suis serveuse. Je remplace Guy, mon frère, parti au front. Il est rentré à la fin du mois de novembre. Il lui manque un bras et son visage est recousu. C’est un obus. Ça fait de sacrés dégâts ces trucs-là. Emile, c’est un fragile. Presque un enfant. Il m’a plu tout de suite avec sa figure fine, ses grands yeux doux, ses chemises de dentelle. Il venait manger chaque midi. Il m’appelait mademoiselle et disait merci quand je posais son assiette devant lui. S’il n’y avait pas eu cet avis de recensement dans le journal, rien ne serait arrivé. C’était le 14 décembre, ça je m’en souviens bien. Le jour de ma fête.

 

Mathilde était venue m’attendre. Elle faisait les cent pas devant la vitrine. Mes patrons riaient. Ils se moquaient un peu de moi. « Elle a l’air d’avoir du caractère, cette petite, Émile ! » C’est vrai qu’elle sait ce qu’elle veut, Mathilde. Elle a dû se débrouiller seule très tôt. On m’a dit que son père est un bon à rien. Sa mère est partie travailler à Tarbes, à l’Arsenal. Et son frère ne peut plus grand chose pour elle, maintenant. C’est une fille courageuse. Jolie, aussi.
Quand je suis sorti, elle m’a sauté au cou.
– J’ai une bonne nouvelle ! Monsieur Loustalot te prend deux tableaux pour la Tombola des Beaux-Arts. Il me l’a dit, ce soir, en venant faire sa partie de cartes.
C’est Mathilde qui avait eu l’idée de m’envoyer montrer mes toiles à monsieur Loustalot, le conservateur du Musée des Beaux-Arts. Elle battait des mains et piquait des baisers sur mes joues.
– Tu vois, je te l’avais bien dit ! Tu peux me faire confiance. Tu seras un peintre célèbre et je serai ta muse ! Tiens, regarde, j’ai la liste des artistes qui sont déjà inscrits.
Elle m’a tendu une feuille de journal en riant.

 

Extrait de "Flou artistique"

(in recueil collectif "Pages 14-18" )

 

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17 décembre 2014

extrait de Vous l'aimez comment?

 

A présent que maman nous échappe par petits bouts, il est inutile de chercher à régler des comptes. C’est ma sœur après tout. Demain matin, elle va descendre du train avec son sac Hermès et ses talons hauts. Elle aura trouvé que, même en première, le voyage est fatigant, il y avait du bruit, un homme qui parlait fort… Elle va m’embrasser du bout des lèvres, détaillant sans un mot mon visage fatigué que je ne fais même pas l’effort de maquiller. Elle finira par me le dire, à un moment ou à un autre de la journée.

 

Il faut absolument que je l’appelle, ce soir, pour la prévenir. La dernière fois, ça ne se voyait pas autant, on pouvait encore avoir une conversation presque normale. Muriel avait trouvé que, pour son âge, maman était bien. « Regarde, elle se maquille toujours, elle aime s’habiller, même pour sortir dans le parc. »

 

Mais demain, lorsqu’elle ne retrouvera plus sa mère dans cette femme absente à elle-même, elle va se tourner vers moi. Dans ses yeux, je verrai sa colère et son désarroi.

 

- Tu ne m’avais pas dit que...

 

Si, Muriel, je t’ai dit. En tout cas j’ai essayé. Mais qu’as-tu bien voulu entendre ?

Extrait de "Vous l'aimez comment?"

(in "Au cours du marché", Jacques Flament éditions)

au-cours-du-marche

 

 

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16 décembre 2014

extrait de En plein coeur

 

T’as pas de cœur", qu’elles me disaient, "nous, on t’aime mais pas toi, t’as un cœur de pierre"

Faudrait savoir ! J’ai un cœur ou j’ai pas de cœur ? D’abord, qu’est-ce que vous en savez vous autres, qui m’avez regardée grandir du coin de l’œil ? Vous êtes déjà venus vérifier à l’intérieur ? Vous avez posé la main pour savoir s’il y a un tam-tam, là, dans ma poitrine ? Non ! Personne n’est venu voir. Y’a peut-être rien à voir d’ailleurs…

Comment savoir si on a un cœur? Est-ce que ça suffit de l'entendre battre? Est-ce qu'il est seulement question de cette boule de chair dégueulasse que je n'ai pas voulu découper en cours de sciences? Un cœur de canard, un cœur de mouton, un cœur d'homme, c'est du pareil au même? Je me souviens de Marine, une copine du collège, que sa mère avait appelé "mon petit cœur" devant tout le monde et Marine qui l'engueulait salement et la mère qui restait là, plantée sur le trottoir, à deux doigts de chialer. Elle me faisait de la peine, cette femme, avec son visage tout froissé. J'ai pensé très vite que si ma mère avait…mais non, qu'est ce que je raconte, j'ai pas de mère!

 

Extrait de "En plein coeur"

 (in "Ici on aime)

 

IOA recadré

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13 décembre 2014

extrait de Villa des anges

 

Jeanne a crié une première fois, puis plus rien. Seulement le murmure agacé d’une femme fatiguée. Maria fumait une cigarette dans le noir de la terrasse.

Les voix se sont enflées soudain. Portes bousculées, murs cognés. Des coups, des cris, des coups, des cris. Amaïa se réveille en pleurant. Jeanne cherche à la calmer d’une voix sourde. Maria, cigarette en suspend, voudrait que tout s’arrête. Un bruit de verre brisé, Jeanne crie, crie encore. Bousculade, silence, cris, hurlements.

Maria, Maria, viens! Viens ! 

 Le ventre en béton, le cœur dans le vide, courir, grimper l’escalier, débouler dans la chambre. Jeanne assise sur son lit, emmêlée dans le foulard. Amaïa serrée contre sa poitrine, immobile, insensible aux câlins hystériques de sa mère. Une tâche rouge sur la robe légère. Si rouge.

Jacques finit de briser ses doigts sur le mur.

 

L’enfer en quelques secondes. Affolement, désordre, panique.

- C’est pour un bébé, une chute, non, oui …un accident, vite !

Une nuit d’enfer, sirènes hurlantes, gyrophares, hôpital, Amaïa minuscule petite chose inerte emportée par des inconnus. Attendre. Pleurer. Attendre encore. Dans le couloir tiède, vient enfin un médecin fatigué, blouse froissée, barbe naissante. Il a dans les yeux des mots effrayants. A ses pieds, Jeanne s’affaisse, pauvre marionnette privée de fil. Jacques, mains bandées, regard vide, debout, seul, contre un mur.

 

Extrait de "Villa des anges"

 (in "Ici on aime)

 

IOA recadré

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12 décembre 2014

extrait de Météo marine

 

Vendredi : Ciel variable devenant très nuageux. Mer agitée. Vent force 5.

 6h13. Chiffres rouges, cadran noir. Soif. Repousser la couette, basculer les jambes. Froid le carrelage sous les pieds nus. Cuisine. Evier, ouvrir l’eau, remplir le verre, mouiller les doigts. Boire en frissonnant. Ecarter le rideau, fouiller la nuit pâle. Au-delà du portail, la forme sombre de la maison de Pierre, éclairée d’un peu de lune. Par-dessus le toit, de la fumée.

 

- Nos équipes seront là dans quelques minutes. A quelle distance se trouve votre maison du sinistre, madame ?

-         De l’autre côté du chemin.

-         D’autres habitations à proximité ?

-         Non. Nous sommes les seuls dans ce chemin, avant les pins.

-         Faites bien attention à vous, madame, n’essayez surtout pas d’entrer dans la maison. C’est dangereux.

Mais il y a Pierre dans la maison ! Enfiler manteau, baskets, sortir en laissant la porte ouverte, courir, traverser le chemin, pousser le portail.

Appeler. « Pierre ! Pierre ! » Tousser. Crier. « Pierre ! Pierre ! »

Soudain les sirènes dans le chemin, deux camions, non, trois, rouges, brillants, bruyants. Hommes casqués jaillissant des portières. Des cris, des ordres, des gestes précis. Bousculade organisée.

-         Ne restez pas là, madame, rentrez chez vous.

-         Pierre dort là.

Montrer la fenêtre, devant, à droite de la porte d’entrée.

-         Rentrez, madame. Ça va aller.

 

Extrait de "Météo marine"

 

couv météo marine 1

 

 

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08 décembre 2014

extrait de Mesclagne

 

Sur sa langue, le velours du café le ramène au présent. Le bar a changé. Non, il a juste vieilli. Ou bien rétréci. Il ne sait plus. Tout est sombre, comme éteint. Il a gardé dans sa mémoire la lumière joyeuse de ces matins-là. Il faisait toujours beau quand ils allaient au marché. Sa mère le prévenait la veille, dans un souffle. Elle se penchait vers lui au moment du coucher, il respirait le parfum de sa peau et savait que tout de suite après une mèche brune échappée du chignon viendrait chatouiller ses yeux. Elle posait ses lèvres sur sa joue puis remontait doucement vers l'oreille.

- Demain on va au marché.

Le carillon s'agite pour laisser entrer deux ouvriers poudrés de plâtre. Ils parlent fort, s'apostrophent en riant, finissent par jeter un coup d'œil distrait au client silencieux qui les observe.

Il s'agissait d'un secret qu'il fallait bien garder. Il n'était pas question de manifester sa joie par un cri, un mot, un rire. Rien. Une pression de la main sur la main de sa mère, la respiration qui s'accélère. C'est tout. Un secret entre eux. L'autre ne doit rien savoir, rien deviner. Il est affalé dans le salon, enchaîné à sa bouteille, mais il a des oreilles. Silence. Ne pas réveiller la brute. Demain on va au marché parce que le monstre sera parti au lever du jour vers une tâche malheureusement temporaire. C'est une promesse de réveil tranquille. On pourra parler sans crainte dans la maison vidée de haine. On pourra même rire pour une bêtise, pour rien, pour le plaisir. Il faudra se dépêcher, garder un œil sur la pendule, ne pas traîner.

Vite, se débarbouiller dans la cuisine froide, vite s'habiller, vite, se chausser. Du placard il sortira le panier encore trop grand pour lui. Sa mère le lui prendra des mains dans un sourire et posera tout au fond le porte-monnaie. Ils claqueront la porte de la maison avec une légère impatience. Dans la rue, leurs mains se trouveront aussitôt. Demain on va au marché.

 

Extrait de "Mesclagne"

(In "Au cours du marché", Jacques Flament éditions) 

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04 décembre 2014

extrait de A coeur perdu

 

Tu te sens fatigué, après ces longues heures de train mais tu es si heureux d’être ici avec Sonia et Hugo. Habituellement, tu partages tes chambres d’hôtel avec d’autres pilotes ou bien tes mécaniciens, pour ne pas être seul. Ta femme ne veut plus venir sur les circuits depuis ce dimanche de février 58, à Reims, lors d’une séance d’essais qualificatifs. Aux premiers tours, tout allait bien. Et puis il a fallu que, dans ce foutu virage… quelques centimètres mordus sur l’herbe mouillée. Quinze jours d’hôpital, trois vertèbres secouées, une main salement amochée. Pourtant, un mois après, tu pilotais à nouveau. Parce que tu savais que, dans la jungle des circuits, mieux vaut ne pas se faire oublier trop longtemps. Tu arrivais sur le circuit avec une minerve, tu l’enlevais le temps de la course et tu repartais en serrant les dents te bourrer de calmants.

Ce jour-là, Sonia a soudain réalisé que ta vie était en jeu mais que tu ne renoncerais pas à ton métier.

Depuis, elle ne cesse d’avoir peur pour toi. Une peur incontrôlable, insurmontable. C’est un déchirement à chaque départ. Elle commence par te supplier d’arrêter la course, de penser à votre fils. Elle parle de te voir reprendre l’affaire de ton père. Elle tient le compte des morts autour de toi. Ascari en 55, Hawthorn en 59, et Collins, la même année. Des larmes, des prières. Puis, comme tu ne cèdes pas, viennent les cris et les menaces. Tu n’es qu’un monstre égoïste. La maison sera vide à ton retour, elle trouvera ailleurs un homme sérieux, compréhensif…

Mais tu pars. Et elle reste seule avec votre fils, effrayé par vos hurlements. Elle reste, le cœur tremblant, avec sa peur, sa terrible peur de ne pas te voir revenir.

 

Extrait de "A coeur perdu"

(In recueil collectif "Les Noires ...plein Pau" 2011)

couv gpp 2011

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