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Il y a un peu plus de 18 mois, j'ai perdu mon papa. Il y a un peu moins d'une semaine, j'ai assisté aux obsèques d'un copain, au côté de son fils de 22 ans. Il y a deux jours, l'un de mes amis de plume m'a appris le décès de son papa. Pour ma part, je pense que je suis sortie de la période douloureuse du deuil. La disparition de mon père s'est imprégnée en moi, elle m'habite mais ne me fait plus souffrir douloureusement. Au début, dans les semaines qui ont suivies, j'ai fait face, j'ai cru faire face, en minimisant la douleur. J'avais mis au point un récit très précis qui évoquait sa maladie et ses derniers moments, je parlais d'un vieil homme qui avait eu une belle vie, qui n'avait pas souffert trop longtemps, ce que était une consolation pour moi et pour ma sœur, n'est-ce pas, je parlais de la vie qui continue, des enfants qui vous soutiennent, du travail qui vous occupe les mains et l'esprit.

J'ai tenu comme ça 4 mois. 4 mois à jongler entre le boulot, les petits soucis familiaux et la vente de la maison de mon père. J'ai tenu, puis sournoisement, ma carapace s'est fissurée, le chagrin si soigneusement contenu a commencé à remonter à la surface, comme une source que l'on aurait contrainte à rester sous terre et qui, plus loin, poindrait dans l'herbe grasse d'un pré ensoleillé. Les larmes m'ont prises, comme ça, à l'improviste, au volant de la voiture, dans la cuisine, au creux de la nuit. Mon ventre s'est mis à gémir, à se tordre, à se vider au rythme où je vidais la maison familiale.

J'ai fini par comprendre d'où venait mon erreur. Je me suis assise et je me suis écoutée parce que j'étais la seule à pouvoir le faire. J'ai écouté la petite fille pleurer son papa ( et sa maman aussi, disparue depuis 22 ans, car la vente de la maison clôturait en quelque sorte ce deuil-là, aussi) J'ai pris le temps de l'écouter parce qu'on a beau avoir 51 ans, la perte d'un parent est difficile pour les "grands" enfants que nous sommes, sommés par la société de ne pas montrer trop de chagrin face au départ d'un "vieillard". J'ai ressenti au fond de moi que le deuil n'est pas à "enterrer" trop vite, il est au contraire à vivre, à vivre au quotidien et pendant le temps nécessaire à chacun, n'en déplaise à l'entourage familial ou professionnel qui cherche souvent à "s'éviter" notre douleur en proposant avec force de nous changer les idées "pour ne plus penser à ça".

Vivre le deuil, ce n'est pas s'habiller de tristesse chaque matin, ni tenir un mouchoir au creux de la main à longueur de journée. Vivre le deuil, c'est garder un coin de son cœur et de sa tête pour celui qui n'est plus, c'est accueillir les émotions qui viennent sans les chasser d'une main trop active, c'est écouter le corps qui dit la peine et réclame du repos. Vivre le deuil, c'est une traversée intime qui se partage difficilement mais dont on peut sortir plus fort.

Alors je voudrais vous dire, Philippe et Adrian, ce chagrin qui est en vous, acceptez de le garder le temps qu'il faudra, sans honte, avec même une pointe d'égoïsme s'il le faut. Ne laissez pas aux autres le droit de vous consoler trop fort, trop vite. Ce temps de deuil ne peut être clos par personne d'autre que vous. C'est le temps qu'il vous faudra pour accepter la perte irréparable d'un parent, accepter que ce "rempart" n'est plus là pour vous protéger (bien ou mal?), accepter que celui qui est parti est parti seul et que vous n'avez pas besoin de partir avec lui, accepter aussi qu'il emporte avec lui une part de vous, de votre histoire, qui vous restera inconnue à jamais.

Un matin, vous sentirez que le moment est venu, vous pourrez lâcher cette main que vous serriez si fort (parfois bien inconsciemment), vous lâcherez cette main car, enfin, la joie sera plus vive que le chagrin.