31 juillet 2015

Les yeux de sa mère

[REVE] tableau

Les yeux de sa mère,

la bouche de son père,

les jambes de sa grand-mère,

les mains de tante Marie…

Depuis longtemps, Sabine s’est habituée à ce phénomène un peu magique qui se reproduit chaque jour sans exception. Elle se couche le soir, avec l’impression de tomber dans un monde inconnu dès qu’elle ferme les yeux. Elle s’endort et se perd dans l’univers mystérieux des rêves. Là où les visages s’effacent, les voix s’envolent, les murs tombent. Là où la loi s’enfuit d’elle -même, le loup réfléchit et parle à l’oiseau, la mer se démonte et s’emporte. Au pays des songes, Sabine se dissémine, s’éparpille, s’amenuise bien au-delà du possible. Elle sait qu’il ne faut pas résister, plutôt se laisser porter pour ne rien contrarier. Au matin commence alors le lent travail de rassemblement, de reconstruction.

 Les yeux de sa mère,

la bouche de son père,

les jambes de sa grand- mère,

les mains de tante Marie…

Sabine ouvre les yeux et se voit toute entière, toute neuve, réunie en elle-même. Elle se lève, joyeuse de ce jour qui s’offre au soleil.

Mais ce soir Sabine se couche inquiète. L’incertitude qui la travaille prend le pas sur le chagrin de cette journée particulière. Grand -mère est morte. Serrant fort la main de ses parents, Sabine a accompagné de son mieux le déroulement des rites funéraires. Sans poser trop de question, elle a suivi le mouvement des silhouettes noires, scruté les larmes sur les visages, guetté les sanglots dans les voix. De la longue boite en bois blanc, cachée sous les fleurs, elle se souvient un peu.

Mais ce soir vient le moment du coucher et le doute gagne Sabine. Si elle s’endort ce soir, comme les autres soirs, qui peut lui assurer que la magie va se répéter au matin, comme chaque matin ? Sa grand-mère n’est plus là, Sabine l’a bien compris en écoutant les voix autour d’elle aujourd’hui « Elle est partie sans trop souffrir » « C’est une belle mort après une belle vie »

Mais pour les jambes ? Comment être sûre qu’elles seront là, demain matin, au lever du jour ? Quand la fin de la nuit fermera les portes du sommeil, Sabine se réveillera-t-elle toute entière et toute neuve ? Et si les jambes venaient à manquer ? Si plus jamais elle ne pouvait poser un pied au sol pour se lever ? Dans son lit, Sabine s’attriste et ses yeux se mouillent de pluie chagrine. C’est terrible cette incertitude qui se distille au fond de son cœur. Elle n’est plus sûre de vouloir se réveiller demain matin. A la peine de ne plus voir sa grand-mère s’ajoute ce doute insidieux de ne plus se retrouver elle-même. Sabine s’agite, se retourne, cherchant à chasser le sommeil qui la guette.

Sa mère entend le bruissement des draps qui n’en finit pas. Elle s’approche et le murmure de ses mots caresse Sabine comme le plus doux des velours. Plus rien n’est grave dans les bras d’une maman. Sabine se rassure, le sommeil se rapproche. Demain, peut-être, les jambes ne seront plus là, mais il lui restera les yeux de sa mère, pour le plaisir de voir le soleil taquiner les ombres du jardin, la bouche de son père pour le plaisir de rire aux éclats, les mains de tante Marie pour caresser le chat, et…

Sabine se glisse par la porte entrouverte du royaume de la nuit. Elle se perd, s’éparpille, s’amenuise au-delà du possible et peut-être plus loin encore. Et au matin, comme chaque matin, le lent mouvement magique et fidèle se reproduit. Sabine ouvre les yeux et se voit là, toute entière, toute neuve

Les yeux de sa mère,

la bouche de son père,

les mains de tante Marie,

…Et les jambes de sa grand-mère.

Sabine est soulagée de se sentir réunie. Fragment après fragment, chaque morceau est à sa place, sa bonne place, et la petite fille se lève, joyeuse de ce jour qui s’offre au soleil.

 

Fabienne mars 2008 Tous droits réservés

 

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26 juillet 2015

Ecrire pour vivre mieux

JL 15

Ecrire 

Genève, 18 décembre 1978

Je n'aime plus écrire, si écrire c'est « faire des livres » pour les regarder ensuite et les faire regarder en disant : « Comme c'est joli, ce que j'ai fabriqué là », si écrire c'est fignoler son style et lécher sa page. Écrire et lire, pour  moi, ce n'est pas une façon de se retirer de la vie pour faire une oeuvre d'art.
J'aimerais mieux essayer de faire de l'oeuvre d'art une oeuvre de vie, multiplier la vie, ses expériences. Je n'écris pas pour me faire plaisir ou faire plaisir (quoique je ne pense pas du tout que le plaisir à vivre et à agir et à aimer soit un mal en soi).
J'écris comme je lis, pour essayer de vivre mieux, dans tous les sens du mot mieux : pour sentir plus de choses, et plus profondément, pour observer mieux et plus attentivement, pour comprendre mieux les gens et les choses, pour y voir plus clair et me tirer au clair, pour donner et recevoir, rece­voir et donner, pour « faire passer », pour tenter de savoir vivre et pour apprendre à me tenir de mieux en mieux. Pour jouer aussi, parfois, pour le plaisir de l'imaginaire, pour jouir de la liberté ludique d'éluder la vie quotidienne. Mais le jeu lui-même n'est-il pas, dans son apparente gratuité, une façon ambiguë de s'affronter au réel, un apprentissage ?
II me semble qu'en règle générale la littérature ne sert à rien et ne vaut rien quand elle se veut utile, utilitaire et au service de « valeurs ». Mais qu'en même temps la passion d'écrire devrait être une passion morale. Cela peut aller de la gourmandise de vivre de Colette, qui écrit pour mieux savourer et pénétrer le goût des choses de tous les jours, la saveur d'un fruit, le velouté d'une chair, le pelage électrique d'un chat, à la leçon de tenue de Kouznetsov, qui écrit au Goulag pour survivre, pour garder ses distances avec ses bourreaux, pour garder l'échine droite face à ceux qui veulent le briser.
La passion d'écrire, ce n'est pas une façon de vivre un peu moins pour créer un peu plus. Cela devrait être un art d'éclairer (pour soi et les autres) un peu plus la vie, afin de la vivre davantage.

Claude Roy (In « Permis de séjour, 1977 – 1982 » Gallimard 1983)


(Tableau de Jeanette Leroy)

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09 juillet 2015

Mémoire

Je me souviendrai de tout. Les paroles s'envolent, les écrits restent. Ma mère disait ça. J'écris pour tout garder, pour ne rien perdre en cours de route. J'écris pour m'accrocher, pour ne pas couler. J'écris les rires, j'écris les larmes et la fuite des jours. Je me souviendrai de la petite fille qui avait peur de tout. Je me souviendrai de la jeune fille indécise. Je me souviendrai de la femme que je deviens chaque matin. Je me souviendrai d'une femme qui oubliera peut-être qu'elle ne voulait rien oublier.  Ma mémoire est si fragile, plaque de verre fine et claire, prête à se briser au moindre souffle. Les mots sont là pour la préserver, ils gardent ma mémoire en mémoire. Ils sont la preuve que je suis vivante, que je laisse une trace pour ne pas me perdre. Les mots me tiennent assemblée. Sans eux, je finirai en milles morceaux.

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