[REVE] tableau

Les yeux de sa mère,

la bouche de son père,

les jambes de sa grand-mère,

les mains de tante Marie…

Depuis longtemps, Sabine s’est habituée à ce phénomène un peu magique qui se reproduit chaque jour sans exception. Elle se couche le soir, avec l’impression de tomber dans un monde inconnu dès qu’elle ferme les yeux. Elle s’endort et se perd dans l’univers mystérieux des rêves. Là où les visages s’effacent, les voix s’envolent, les murs tombent. Là où la loi s’enfuit d’elle -même, le loup réfléchit et parle à l’oiseau, la mer se démonte et s’emporte. Au pays des songes, Sabine se dissémine, s’éparpille, s’amenuise bien au-delà du possible. Elle sait qu’il ne faut pas résister, plutôt se laisser porter pour ne rien contrarier. Au matin commence alors le lent travail de rassemblement, de reconstruction.

 Les yeux de sa mère,

la bouche de son père,

les jambes de sa grand- mère,

les mains de tante Marie…

Sabine ouvre les yeux et se voit toute entière, toute neuve, réunie en elle-même. Elle se lève, joyeuse de ce jour qui s’offre au soleil.

Mais ce soir Sabine se couche inquiète. L’incertitude qui la travaille prend le pas sur le chagrin de cette journée particulière. Grand -mère est morte. Serrant fort la main de ses parents, Sabine a accompagné de son mieux le déroulement des rites funéraires. Sans poser trop de question, elle a suivi le mouvement des silhouettes noires, scruté les larmes sur les visages, guetté les sanglots dans les voix. De la longue boite en bois blanc, cachée sous les fleurs, elle se souvient un peu.

Mais ce soir vient le moment du coucher et le doute gagne Sabine. Si elle s’endort ce soir, comme les autres soirs, qui peut lui assurer que la magie va se répéter au matin, comme chaque matin ? Sa grand-mère n’est plus là, Sabine l’a bien compris en écoutant les voix autour d’elle aujourd’hui « Elle est partie sans trop souffrir » « C’est une belle mort après une belle vie »

Mais pour les jambes ? Comment être sûre qu’elles seront là, demain matin, au lever du jour ? Quand la fin de la nuit fermera les portes du sommeil, Sabine se réveillera-t-elle toute entière et toute neuve ? Et si les jambes venaient à manquer ? Si plus jamais elle ne pouvait poser un pied au sol pour se lever ? Dans son lit, Sabine s’attriste et ses yeux se mouillent de pluie chagrine. C’est terrible cette incertitude qui se distille au fond de son cœur. Elle n’est plus sûre de vouloir se réveiller demain matin. A la peine de ne plus voir sa grand-mère s’ajoute ce doute insidieux de ne plus se retrouver elle-même. Sabine s’agite, se retourne, cherchant à chasser le sommeil qui la guette.

Sa mère entend le bruissement des draps qui n’en finit pas. Elle s’approche et le murmure de ses mots caresse Sabine comme le plus doux des velours. Plus rien n’est grave dans les bras d’une maman. Sabine se rassure, le sommeil se rapproche. Demain, peut-être, les jambes ne seront plus là, mais il lui restera les yeux de sa mère, pour le plaisir de voir le soleil taquiner les ombres du jardin, la bouche de son père pour le plaisir de rire aux éclats, les mains de tante Marie pour caresser le chat, et…

Sabine se glisse par la porte entrouverte du royaume de la nuit. Elle se perd, s’éparpille, s’amenuise au-delà du possible et peut-être plus loin encore. Et au matin, comme chaque matin, le lent mouvement magique et fidèle se reproduit. Sabine ouvre les yeux et se voit là, toute entière, toute neuve

Les yeux de sa mère,

la bouche de son père,

les mains de tante Marie,

…Et les jambes de sa grand-mère.

Sabine est soulagée de se sentir réunie. Fragment après fragment, chaque morceau est à sa place, sa bonne place, et la petite fille se lève, joyeuse de ce jour qui s’offre au soleil.

 

Fabienne mars 2008 Tous droits réservés