Elle a eu trois maris et cinq enfants. Elle fumait beaucoup, buvait du whisky à l’apéritif et lisait des romans policiers empruntés à la bibliothèque du quartier. A la maison, elle portait des tabliers courts et fleuris, qu'elle cousait elle-même, avec une poche sur le devant pour garder ses cigarettes et son briquet à portée de main. Elle a eu vingt ans sous l’occupation mais elle n’en parlait pas, sinon pour évoquer les jambes teintées avec je ne sais quoi pour imiter les bas.

Elle n’avait que dix-huit mois quand sa mère est morte. Son père s'est remarié, sa nouvelle femme avait deux chats siamois agressifs. Ma mère est partie en pension.

Je ne me souviens pas de la date du décès de ma mère. L'année et le mois, oui, mais le jour exact, je ne parviens pas à le garder en mémoire. Elle avait fait le choix d’être incinérée, s’assurait régulièrement auprès de nous, ses filles, que nous n’oubliions pas ce choix.

Le jour de sa mort, j’étais encore en congé maternité à la suite de la naissance de ma seconde fille. Je garde quelques images de ce jour-là, le coup de téléphone de mon père, « tu devrais venir tout de suite », la nounou prenant le couffin de ma fille tout en m’adressant quelques mots gentils, la chambre de l’hôpital, mon père dans le fauteuil, maman immobile, ma main sur la sienne, étonnée de ne pas sentir ses bagues, déjà retirées. Je me souviens encore être descendue dans le parc où se trouvait une cabine téléphonique. J’ai prévenu mes sœurs et mon frère. L’image suivante, c’est maman dans la chambre funéraire, son visage tristement maquillé, ses mains croisées sur la tige d’une rose. Ce n’était plus elle.

Ma mère à moi fumait beaucoup, riait fort, buvait du whisky à l’apéritif. Elle passait des heures en cuisine pour recevoir ses enfants, petits enfants, amis, autour d’une table bruyante et joyeuse.

Ma mère à moi n’avait plus rien à voir avec ce mannequin de cire mate, posé dans la pénombre faussement digne d’une chambre inconnue.

Le jour des obsèques, je nous revois, nous ses filles, dans la voiture, vêtues de ce noir que maman détestait. A l’église, le curé parlait d’une Jacqueline qui n’existait pas, qui n’avait jamais existé. Il disait se souvenir d’elle mais ce n’était pas possible. Maman gardait de sa scolarité chez les Sœurs une aversion profonde pour la religion. L’église, elle y mettait le moins possible les pieds.

Plus tard, à la maison, la famille et les amis réunis autour d’un buffet campagnard. Quelques souvenirs, mêlés de larmes, évoqués dans la chaleur du vin.

Ensuite je ne sais plus.

Je me suis réveillée un mois plus tard, à Biarritz, où nous étions partis en famille, pour trois jours, mon mari, moi et les filles.

Cette année-là j’ai perdu dix kilos, quand je revois des photos prise pendant l’été, les jambes et les bras nus, je vois les os saillants des épaules, des genoux. J’ai fini par les reprendre, parce qu’il y avait les filles, le boulot, papa.